DU CFA A L’ECO : Les enjeux de la souveraineté monétaire pour l’Afrique (Table ronde)

Mardi 17 Décembre 2019

Un débat animé par les économistes Moustapha Kassé, Chérif Salif Sy, Demba Moussa Dembélé et Ndongo Samba Sylla au "Samedi de l'économie" organisé le 14 décembre au siège de ENDA en face du Codesria.


Le franc CFA est sans doute une composante de la vision d’Edgar Faure qui théorisa le concept de «partir pour mieux rester» afin de sauver et/ou de perpétuer les intérêts d’une France confrontée aux vagues d’indépendance de ses colonies ouest-africaines. Soixante ans plus tard, le sujet est plus que jamais sur les places publiques africaines et, bien entendu, dans le corridor souterrain qui mène du Quai d’Orsay (siège du ministère des Affaires étrangères) à l’île de Bercy (antre de l’Economie française) à Paris. Le franc CFA vivrait ses derniers instants, victime du réveil d’élites activistes et progressistes africaines déterminées à recouvrer l’autonomie monétaire de leur pays respectif. L’ECO s’apprêterait alors à combler le vide en recyclant les tares d’un CFA attaqué de toutes parts.
 
«Dans un monde en crise, la France veut clairement perpétuer son contrôle sur les politiques monétaires en Afrique de l’Ouest. A cet effet, de fortes manœuvres ont lieu en coulisses auprès des autorités africaines», explique Demba Moussa Dembélé, président d’Arcade et principal animateur du think tank «Les samedis de l’économie».
 
«Franc CFA et ECO, les mêmes tares»
 
Pour Dembélé, le président Alassane Dramane Ouattara apparaît comme «le cheval de Troie de la France» dans cette ambition non déclarée. Une semaine après la décision unanime prise en juin dernier à Abuja par les chefs d’Etat de la Cedeao d’attribuer un taux de change flexible à la future monnaie commune, l’ECO, s’inquiète Dembélé, le chef de l’Etat ivoirien a dit exactement le contraire après une visite à Paris en parlant de taux de change fixe par rapport à l’euro.
 
Mais pourquoi s’inquiéter pour une monnaie qui n’est pas prête de voir le jour en 2020, comme annoncé par des chefs d’Etat et des officiels ouest-africains, semble se dire Ndongo Samba Sylla ? Pour l’économiste de la Fondation Rosa Luxemburg, «l’ECO a (même) peu de chance d’être mis en œuvre dans les cinq prochaines années», et ce pour plusieurs raisons. Entre l’absence (pour le moment) de fondements institutionnels, la nécessité de saisir les parlements des pays concernés pour sa ratification, la nécessité de trouver un consensus entre taux fixe et taux volatiles, en plus de la question des critères dits de convergence, le successeur annoncé du franc CFA a encore du chemin à faire, argumente Sylla.
 
Le sujet est d’autant plus explosif que le Nigeria est aux aguets et formule déjà des exigences fondamentales dont la moindre n’est pas celle liée justement aux critères de convergence pour tous les membres de l’Uemoa. Une condition sine qua non qu’un seul pays remplit à l’heure actuelle, le Togo. Du reste, avertit Ndongo Samba Sylla, il est paradoxale que les pays africains, sur instigation de Paris, veuillent reproduire le modèle des critères de convergence qui entourent le fonctionnement de l’euro alors que ces mêmes critères ne fonctionnent pas dans l’euro-zone. Il fait sien le propos de Robert Mundel, un des théoriciens de la monnaie unique européenne, selon qui «l’euro est une erreur stratégique» dont les membres paient les conséquences aujourd’hui à l’exception de l’Allemagne.
 
«Le franc CFA n’a pas d’avenir»
 
Dans cette logique, le Pr Moustapha Kassé ajoute que les conditions techniques indispensables à une «zone monétaire optimale» ne sont pas en place. Que peut-on construire de viable et crédible avec «des politiques monétaires totalement divergentes, des taux d’endettement totalement divergents, des taux d’inflation totalement divergents», s’est interrogé l’ex doyen de la faculté des sciences économiques de l’Ucad ? «Il faut réformer la gouvernance politique dans nos Etats pour favoriser une gouvernance économique optimale.»
 
Si, pour le Pr Kassé, «le franc CFA n’a pas d’avenir», l’objectif des pays africains de la Cedeao ou de l’Uemoa doit devenir évident: «avoir une monnaie souveraine» qui passe par l’abolition du FCFA et l’éloignement de l’ECO car «les principes fondamentaux qui gouvernent l’une et l’autre monnaie sont identiques», souligne Samba Ndongo Sylla. A tout le moins, l’ECO ou toute autre monnaie pourrait juste être une unité de compte servant à assurer un mécanisme de solidarité et de compensation entre pays africains, tempère-t-il. Non sans rappeler que le franc CFA n’est pas structurellement une monnaie en tant que telle mais «un signe monétaire du Trésor français.»
 
«La stabilité monétaire, une mystification»
 
Or, pour un développement effectif de leurs pays, les Africains ont besoin d’une totale souveraineté monétaire qui leur assure une réelle indépendance, insiste Sylla. «Une monnaie souveraine ouvre des perspectives économiques et financières impossible avec le franc CFA», lâche-t-il sous les applaudissements du public. «Quel pays à travers le monde s’est développé avec une monnaie coloniale ? Aucun.»
 
Dans la foulée, le Pr Chérif Salif Sy dénonce «la mystification» qu’est la stabilité du franc CFA pour les pays africains qui en ont fait leur monnaie nationale. «Quand l’euro perd de sa valeur, ce sont les entreprises françaises qui en profitent», affirme-t-il. A l’exemple, Demba Moussa Dembélé rappelle, citant la CNUCED, que le Ghana, avec sa monnaie nationale qu’est le Cedi, a attiré plus d’investissements directs étrangers que la Côte d’Ivoire, le Cameroun et le Sénégal réunis durant l’année 2017. Côté croissance du PIB, le Rwanda est depuis plusieurs années autour de 8% tandis que l’Ethiopie s’est attribué des taux à deux chiffres entre 2009 et 2017. Sous cet angle, le concept de «croissance appauvrissante» cher au Pr Sy prend tout son sens pour beaucoup de pays francophones comme le Sénégal. D’où l’importance de «capitaliser les expériences de pays étaient en zone franc CFA» et qui ont décidé un jour de prendre leur indépendance monétaire.
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