DPG Septembre 2026 - Le discours du président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko

Mercredi 9 Septembre 2026

Monsieur le Premier ministre, mesdames et messieurs les membres du Gouvernement, Honorables députés, mesdames, messieurs,

 

Nous voici au terme de la deuxième session extraordinaire de l’année 2026, ouverte le 1er septembre à la demande de Monsieur le Président de la République et consacrée à la Déclaration de politique générale de Monsieur le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô.

 

Le chef du Gouvernement a présenté ses orientations ; les députés, dans la diversité de leurs sensibilités, l’ont interrogé, apprécié et critiqué, et le Gouvernement a répondu. C’est ainsi que doit vivre une Assemblée nationale : non dans le silence d’une chambre d’enregistrement, mais dans la clarté d’une délibération publique.

 

Je remercie le Premier ministre et le Gouvernement pour leurs réponses, tous les députés pour leur participation, ainsi que les services de l’Assemblée, les forces de sécurité, les médias et tous ceux qui ont permis le bon déroulement de nos travaux.

 

Loin d’être une formalité ou une cérémonie consacrant un pouvoir déjà constitué, la Déclaration de politique générale est un exercice démocratique : le Gouvernement expose ses choix, la représentation nationale les soumet à la question publique, et c’est le peuple sénégalais qui demande, à travers elle, où nous voulons aller, par quels moyens et au bénéfice de qui.

 

Car une politique publique ne se juge pas à l’élégance de sa formulation ni à l’ampleur des financements annoncés, mais à ce qu’elle change dans la vie des gens : l’école qui instruit, le poste de santé qui soigne, l’emploi qui rend sa dignité au jeune, l’eau qui arrive au village, la justice qui protège le faible autant que le puissant.

 

Cette séance invite à réfléchir à l’essence de la démocratie, trop souvent réduite à l’élection. L’élection est indispensable : elle fonde la légitimité et permet au peuple de choisir, de sanctionner, d’alterner. Mais elle ne résume pas toute la démocratie.

 

Dans La Démocratie des autres, l’économiste et philosophe indien, Amartya Sen, invite à la comprendre comme l’exercice de la raison publique : la discussion et la participation aux choix collectifs ne sont la propriété d’aucune civilisation, et des traditions délibératives ont existé en Afrique bien avant la codification européenne des institutions représentatives. Pour Amartya Sen, la démocratie ne consiste pas seulement à compter les voix, mais à permettre aux voix de se faire entendre grâce à la liberté d’opinion, à une information pluraliste, au droit de critique et à l’obligation faite aux gouvernants de justifier leurs décisions.

 

Voter, c’est choisir ; débattre, c’est continuer d’exercer sa citoyenneté après le vote. Une démocratie qui redouterait la discussion n’en conserverait que l’enveloppe, après en avoir retiré la substance. Le peuple doit rester présent entre deux élections, par ses représentants, ses organisations, ses médias, ses universités : il n’est pas seulement l’origine du pouvoir, il doit en rester la destination.

 

Notre Constitution l’affirme : la souveraineté nationale appartient au peuple sénégalais, exercée par ses représentants ou par référendum. Aucune institution ne peut s’en attribuer l’exercice exclusif. Voilà le commencement et la limite de tout pouvoir dans notre République.

 

Cette souveraineté s’exerce à travers des institutions distinctes. L’article 59 de notre Constitution confie à l’Assemblée nationale le pouvoir législatif, le contrôle de l’action gouvernementale et l’évaluation des politiques publiques. Ces mots définissent une responsabilité : l’Assemblée n’est ni un service de la présidence ni un département du Gouvernement, mais un pouvoir constitutionnel élu au suffrage universel.

 

Montesquieu l’a formulé : pour que le pouvoir ne soit pas abusif, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. Il ne s’agit pas d’entretenir une hostilité permanente, mais d’instaurer un équilibre dans lequel les pouvoirs se contiennent, se répondent et coopèrent sans se confondre.

 

Une Assemblée qui examine, amende, questionne, approuve ou refuse n’abandonne pas son mandat : elle l’exerce. Elle ne ralentit pas nécessairement l’action publique ; elle lui donne une légitimité plus solide.

  

Certaines voix de la société civile voient dans l’absence d’alignement entre la majorité parlementaire et le Président de la République une « crise au sommet de l’État ». Ces inquiétudes doivent être entendues, mais une divergence politique, même profonde, ne constitue pas à elle seule une crise institutionnelle. Celle-ci commencerait si les pouvoirs ne pouvaient plus remplir leurs missions, si la Constitution était violée, si la justice n’était plus respectée ou si le dialogue devenait impossible. Or le Président exerce ses responsabilités, le Gouvernement est constitué, le Premier ministre a présenté sa politique générale et l’Assemblée siège et délibère. Les institutions fonctionnent, dialoguent et assument leurs différences.

 

La Constitution a d’ailleurs prévu le désaccord en organisant l’initiative des lois, le droit d’amendement, les questions au Gouvernement, les commissions d’enquête, la saisine du Conseil constitutionnel, la confiance, la censure et la dissolution. Pourquoi de tels mécanismes existeraient-ils si l’unanimité était la règle ? Le Président tient sa légitimité de l’élection du 24 mars 2024 et les députés des législatives du 17 novembre 2024. Tous procèdent d’une même souveraineté, celle du peuple, exercée par des institutions aux compétences distinctes. L’alignement peut être une réalité politique, mais il ne constitue pas une obligation constitutionnelle : les députés ne sont pas les greffiers de décisions prises ailleurs.

 

En vérité, l’État n’a pas besoin d’institutions alignées, mais d’institutions debout. L’autonomie n’est pas l’hostilité, le contrôle n’est pas la défiance et le désaccord n’est pas le désordre. Ce qui menace la République, ce n’est pas la franchise entre les pouvoirs, mais la volonté de l’un d’eux de réduire les autres au silence.

 

Cette autonomie n’autorise ni l’obstruction ni la revanche. Notre Assemblée doit être une chambre de délibération, non une chambre d’écho. La majorité n’est ni infaillible ni moralement supérieure : sa grandeur se mesure à l’espace qu’elle laisse à l’opposition, laquelle doit exercer sa critique avec rigueur sans transformer chaque désaccord en catastrophe.

 

La société civile et les médias sont indispensables, mais nul ne détient le monopole de la vérité. Comme l’a montré l’historien Mamadou Diouf, l’expertise éclaire la décision sans s’y substituer. Présenter toute divergence institutionnelle comme une crise reviendrait à faire de l’unanimité la norme démocratique, alors qu’elle en est souvent le masque funéraire.

 

Le politiste et anthropologue ougandais Mahmood Mamdani a montré comment l’ordre colonial avait opposé le citoyen titulaire de droits au sujet soumis au commandement. Les indépendances n’ont pas toujours aboli cette culture politique. Notre tâche est donc de faire vivre un citoyen informé, écouté et associé aux décisions. Le Parlement doit être la maison où la Nation se parle à elle-même, non la scène d’une élite.

 

La démocratie perd sa crédibilité lorsqu’elle se réduit aux procédures tandis que les inégalités s’aggravent. Elle doit garantir non seulement le droit de choisir, mais aussi les moyens de participer à la vie collective et de vivre dignement. Sans cela, le dialogue institutionnel resterait une conversation au sommet, pendant que le peuple demeure au pied de la montagne.

 

L’intérêt national ne se confond avec celui d’aucun homme, d’aucun parti ni d’aucune institution. Le Président, le Gouvernement, l’Institution judiciaire et l’Assemblée nationale le servent chacun dans l’exercice de ses responsabilités. Il n’exige donc pas l’alignement des institutions, mais leur fidélité commune au peuple.

 

Cette fidélité se mesure à la réduction des inégalités, à l’accès à l’éducation et à la santé, à l’emploi digne, au soutien aux travailleurs des villes et villages et à la conquête de nos souverainetés. Amílcar Cabral nous rappelait que la libération ne peut être séparée des réalités concrètes de la vie populaire. Le peuple ne nous demande pas si les institutions sont alignées, mais si elles l’écoutent, travaillent et améliorent sa vie.

 

Le Sénégal ne peut vivre isolé face aux défis économiques, sanitaires, climatiques et technologiques. Mais coopérer ne signifie ni s’effacer ni laisser d’autres définir nos priorités. La souveraineté consiste précisément à choisir librement les objectifs, les partenaires et les conditions de toute coopération.

 

Chaque accord doit être évalué à l’aune de l’intérêt national : répond-il aux besoins des Sénégalais, crée-t-il des emplois, favorise-t-il la formation, le transfert de technologies, la transformation locale et l’intégration africaine ? Un financement ne vaut pas par son montant, mais par les progrès durables qu’il permet. Comme le dit notre Constitution, nos ressources naturelles appartiennent au peuple. Si leur exploitation n’améliore pas concrètement ses conditions de vie et ne renforce pas notre souveraineté, elles ne constituent pas encore une véritable richesse nationale.

 

L’Assemblée doit donc contrôler les engagements internationaux qui affectent nos finances et l’avenir des générations futures. Ce contrôle ne vise pas à entraver l’action extérieure, mais à garantir qu’elle serve le pays.  Toutefois, dans un monde structuré par de grands ensembles économiques et politiques, le Sénégal ne pourra défendre durablement ses intérêts en restant seul. Le renforcement de notre souveraineté nationale passe aussi par la construction d’une souveraineté africaine partagée. Notre coopération doit ainsi avoir pour priorité le peuple sénégalais et pour horizon l’unité du continent. 

 

Honorables Députés,

 

L’autonomie que nous revendiquons pour l’Assemblée nationale nous oblige plus qu’elle ne nous privilégie. Nous devons traduire nos engagements en lois utiles, contrôler sans harceler, questionner sans humilier, nous opposer sans paralyser, et placer les conditions de vie des populations au-dessus des intérêts d’appareil.

 

Le pouvoir exécutif doit considérer le contrôle parlementaire non comme une offense mais comme une garantie, et accepter que ses projets soient amendés ou refusés : gouverner ne dispense pas de rendre compte. L’opposition doit assumer sa part de responsabilité dans la qualité du débat ; la société civile et les médias doivent maintenir leur vigilance sans céder aux diagnostics excessifs ; la majorité doit se souvenir qu’elle n’est pas propriétaire de la Nation, mais l’une de ses servantes pour un temps limité.

 

La démocratie ne supprime pas le conflit ; elle lui retire les armes pour lui donner des règles et des institutions. Elle ne promet pas l’accord permanent, mais nous impose de ne jamais transformer nos désaccords en négation de la légitimité de l’autre.

 

Nous devons donc poursuivre un dialogue loyal avec le Président de la République et une coopération exigeante avec le Gouvernement, en soutenant ce qui sert l’intérêt national, en améliorant ce qui doit l’être et en nous opposant à ce qui lui est contraire. Nous devons également ouvrir davantage l’Assemblée à la société sénégalaise : collectivités, syndicats, chercheurs, associations, jeunesse et diaspora. Le Parlement doit devenir le lieu où les expériences dispersées du pays se transforment en parole nationale.

 

Mesdames, Messieurs,

 

Au-dessus de nos institutions se trouve la Constitution. À l’origine de leur légitimité se trouve le peuple. Et devant chacune de nos décisions doit se tenir l’intérêt national.

 

Le peuple sénégalais ne nous a pas confié des mandats pour organiser une compétition permanente entre institutions, mais pour protéger ses droits, améliorer ses conditions de vie et préparer l’avenir de ses enfants. Nos divergences ne deviennent dangereuses que lorsque l’intérêt particulier l’emporte sur l’intérêt national ou lorsque le dialogue est rompu. Tant que la Constitution est respectée et que la parole circule, le désaccord demeure une dimension normale de la démocratie.

 

Le Sénégal doit rester ouvert à toutes les coopérations utiles, mais aucune ne doit nous conduire à renoncer au droit de définir nos priorités. Notre devoir n’est pas d’aligner les institutions derrière un homme, mais de les rassembler autour du peuple.

 

Car, en définitive, la démocratie ne se mesure pas seulement à l’équilibre qui règne au sommet de l’État. Elle se mesure à la place que le peuple occupe au cœur de l’État.

 

L’ordre du jour étant épuisé, je déclare close la deuxième session extraordinaire de l’Assemblée nationale pour l’année 2026.

Je vous remercie.

 

 
Momo ALADJI
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