La commission d’enquête parlementaire est un instrument essentiel du contrôle démocratique, de la transparence dans la gestion des affaires publiques et de la reddition des comptes. Mais encore faut-il que sa création et son fonctionnement obéissent à des critères objectifs et à une volonté constante de faire prévaloir l’intérêt général sur les calculs partisans.
Or, ce que nous observons aujourd’hui au Parlement soulève une interrogation fondamentale : pourquoi, après deux années durant lesquelles de nombreux dossiers controversés ont été identifiés sans qu’aucune commission d’enquête n’ait été créée, voit-on surgir brusquement, à un rythme soutenu, des commissions d’enquête parlementaires ? Pourquoi certaines affaires deviennent-elles soudainement prioritaires, tandis que d’autres, tout aussi dignes d’éclaircissements, restent à l’écart ? Cette absence crée une asymétrie de traitement et laisse subsister des questions légitimes que beaucoup se posent.
Sommes-nous en présence d’une pratique parlementaire guidée par une exigence transversale de transparence et de redevabilité, ou d’un contrôle sélectif à vocation politicienne ? Pourquoi, au cours des deux années écoulées, n’avait-on pas lancé de commissions d’enquête sur tous ces dossiers en cours de traitement ?
Si des éléments suffisamment sérieux étaient réunis, la transparence commandait leur transmission aux autorités judiciaires compétentes, afin que les faits susceptibles de constituer des infractions puissent être examinés conformément à la loi. Même dans l’hypothèse où vous ne faites pas confiance à la justice, l’opinion aurait tout de même observé que vous aviez posé l’acte qui convenait.
Parmi les affaires qui font aujourd’hui l’objet de vives controverses, on pourrait en citer deux dont personne n’aurait contesté la pertinence de leur inscription au tableau des commissions d’enquête.
D’abord, les fonds destinés aux sinistrés des inondations de l’hivernage 2024 le long du fleuve Sénégal. Le 17 octobre 2025, le député Mbaye Dione avait posé une question orale à la ministre de la Famille de l’époque au sujet des 8 milliards de FCFA qui auraient été distribués aux ayants droit via des plateformes de transfert d’argent mobile (Orange Money et Wave). Le député voulait obtenir des réponses claires et documentées aux questions suivantes :
Le gouvernement pouvait-il confirmer avoir distribué l’intégralité des 8 milliards aux bénéficiaires, en l’occurrence les sinistrés des départements de Bakel, Matam et Podor, ainsi que des zones environnantes, sévèrement touchés par la crue du fleuve Sénégal ?
Pouvait-on obtenir la liste intégrale des sinistrés bénéficiaires de ces transferts, les montants qui leur avaient été envoyés, leurs numéros de téléphone et les communes où ils résidaient ?
Les autorités administratives (gouverneurs, préfets et sous-préfets) des régions concernées avaient-elles été associées au ciblage des bénéficiaires de cet appui de l’État du Sénégal aux sinistrés ?
Les maires des communes concernées avaient-ils été associés à l’identification et au ciblage des bénéficiaires dans leurs communes, dans le cadre de cet appui de l’État aux sinistrés ?
À ma connaissance, aucune réponse circonstanciée n’a été apportée à ce jour. Mieux encore, à l’époque, le maire de Balou, dans le département de Bakel, dont la commune figurait parmi les plus sinistrées, avait publiquement réagi sur les ondes de la radio RFM pour rejeter les affirmations du gouvernement. Il déclarait que les fonds que l’on disait avoir acheminés aux sinistrés n’étaient jamais parvenus aux habitants de la commune de Balou.
Cette seule controverse aurait dû pousser le gouvernement à tirer l’affaire au clair et à rendre compte à l’opinion. Hivernage 2024, cela fait à présent deux ans que les interrogations persistent sur la destination réelle de cet argent public. Ce que le gouvernement n’avait pas fait lorsque l’actuel président de l’Assemblée nationale était Premier ministre, le Parlement aurait dû le faire aujourd’hui en mettant en place une commission d’enquête sur les milliards destinés aux sinistrés des inondations de 2024. Une telle initiative aurait été pertinente et aurait fortement atténué les soupçons des sceptiques.
Ensuite, les fonds d’indemnisation des victimes des événements de 2021 à 2023 qui répondent de la même logique. Aucune reddition de comptes ni transparence. Les déclarations successives font état de montants différents, qu’il convient de rapprocher et d’expliquer : 1,8 milliard de FCFA mis à disposition dans un premier bilan, puis 2,3 milliards mobilisés, dont 2,219 milliards de dépenses effectives, selon une communication ultérieure.
À ma connaissance, ces fonds n’ont pas fait l’objet d’un audit permettant de rapprocher ces données et d’établir la situation des bénéficiaires. Les protestations et les appels des collectifs se présentant comme des victimes non indemnisées se font régulièrement entendre. Une commission d’enquête aurait pu contribuer à éclairer l’opinion.
Le long et pesant silence qui enveloppe ces affaires, au moment où d’autres dossiers sont ouverts sous une forte médiatisation, procède d’une conception singulière du pouvoir dont il faudra sans doute débattre à un moment donné.
L’examen des dossiers en cours comme de tout autre dossier pertinent par les commissions d’enquête ne soulève aucune objection de notre part. Mais, tout comme nous nous serions félicités d’un esprit d’équité dans leur démarche, nous dénonçons avec fermeté la logique du deux poids, deux mesures, qui marque très nettement une continuité sans fard avec ce qu’ils dénonçaient dans une autre vie.
Si, sur toutes ces affaires, des décisions claires et fermes, conformes à l’éthique de rupture naguère revendiquée, avaient été prises, alors la volonté de construire concrètement un Sénégal nouveau serait largement accréditée, plutôt que de rester au stade des discours sans lendemain. De telles décisions auraient contribué à restaurer la confiance des citoyens dans les institutions et dans la gestion des deniers publics.
Mais, à l’inverse, le spectacle auquel nous avons droit ne peut être analysé que comme le prolongement des tactiques de harcèlement au service d’une campagne électorale prématurée, qui a déjà pris le pas sur les urgences sociales.
Dans le même temps, l’humilité, l’austérité et la rigueur, qui figuraient parmi les exigences morales de la rupture promise, semblent s’effacer devant le bling-bling et le goût du grand standing. Le discours politique s’éloigne ainsi du vécu quotidien des Sénégalais pour se concentrer sur les ressorts de la confrontation, convoquant des notions comme la haine, la trahison ou encore la mise en scène d’une figure politique providentielle.
Avec de telles postures, la Françafrique et l’impérialisme, que l’on dénonçait il n’y a guère, ont de beaux jours devant eux au Sénégal.
Il faut donc se féliciter de voir émerger, au-delà des appartenances politiques et partisanes, des femmes et des hommes qui entendent juger l’action politique à l’aune des faits. Viscéralement attachés à la souveraineté nationale, à la démocratie et à l’émancipation sociale, ils ont vocation à accompagner cette prise de conscience collective car, en définitive, ce ne sont ni les proclamations ni les intentions affichées qui départagent durablement les acteurs politiques.
C’est la pratique qui est le critère de la vérité. Bu njaab yàggee ngawar feeñ. On finit toujours par distinguer les acteurs à l’épreuve du temps et de la pratique.
Mamadou Diop Decroix
Ancien député, président de commission
Ancien ministre d’État