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Cheikh Hamidou Kane : adieu à un grand homme! (Par Mouhamad Said Ba)

Jeudi 8 Octobre 2026

Cheikh Hamidou Kane, décédé le 3 octobre 2026 à Dakar à l'âge de 98 ans

PRÊFACE DU TRADUCTEUR 

 

Le texte que vous avez entre les mains, cher lecteur, dont la rédaction remonte aujourd’hui à plus d’un demi-siècle, n’est pas simplement une œuvre littéraire d’une remarquable perfection, dont la valeur linguistique et la beauté esthétique lui assurent une place parmi les plus éminentes et les plus brillantes œuvres littéraires, ni seulement un chef-d’œuvre artistique au sommet des grandes réalisations de l’humanité.

 

Sur le plan thématique, dans son approche, dans la beauté de son propos et dans le sérieux de son message, il constitue un document civilisationnel d’une grande valeur testimoniale. En d’autres termes, il s’apparente davantage à un projet cohérent et solidement construit visant à ériger une ligne de défense particulièrement résistante pour protéger notre identité civilisationnelle contre les violentes tempêtes qui ont failli arracher nos tentes sous la force de leurs rafales.

 

Les circonstances de ma vie m’ont donné l’occasion d’observer le mouvement de l’islam en Afrique. Les images d’une réalité inquiétante m’ont poussé à me tourner vers le passé afin de comprendre les causes des tragédies qui se déroulaient autour de moi. J’ai alors été frappé de constater que la tragédie de l’Andalousie, qui fut avant tout une tragédie civilisationnelle, se répétait ici, sur la terre africaine, certes à une échelle réduite.

 

C’est au cours de cette exploration que j’ai rencontré ce roman. Je l’ai pris avec moi afin de m’en inspirer, aux côtés d’autres textes, pour sonder les profondeurs de la problématique que renferme son titre, avec tout ce qu’il suggère d’inquiétude, d’attente et d’appréhension : L’Aventure ambiguë.

 

Après une longue réflexion, je suis arrivé à la conclusion que, pour saisir le fil conducteur qui s’étend du début du roman jusqu’à sa dernière ligne, il faut partir de cette question simple, spontanée et pourtant précise, que le Cheikh pose au début de son dialogue passionnant avec le directeur de l’école française :

 

— «Monsieur le directeur d'école, disait le maître, quelle bonne nouvelle enseignez-vous donc aux fils des hommes pour qu'ils désertent nos foyers ardents au profit de vos écoles»?

 

Ce fil conducteur réside dans ce désir pressant et débordant de découvrir ce que possède l’autre. C’est le sentiment du danger qui pointe à l’horizon — le phénomène de l’abandon de l’école coranique. C’est ici que commence le fil sérieux qui traverse le roman, et que l’auteur est contraint de reconnaître lorsqu’il écrit:

 

— «Peut-être est-ce mieux ainsi? Si Dieu a assuré leur victoire sur nous, c'est qu'apparemment, nous qui sommes Ses zélateurs, nous L’avons offensé. Longtemps, les adorateurs de Dieu ont gouverné le monde. L'ont-ils fait selon Sa loi ? Je ne sais pas... J'ai appris qu'au pays des Blancs, la révolte contre la misère ne se distingue pas de la révolte contre Dieu»? 

 

Les formulations peuvent varier et les angles d’approche se multiplier, mais le problème du violent affrontement entre notre système civilisationnel, nous autres musulmans, dans toutes ses composantes et toutes ses sources, et les systèmes concurrents venus de l’extérieur — voire envahissants —, avec toutes leurs composantes, charriés par le puissant courant venu des rivages occidentaux, continuera à s’imposer avec acuité à notre réalité.

 

Et ce, depuis que ce modèle s’est imposé à nous, au moment où commençait le compte à rebours de notre retrait de la rencontre des grandes civilisations, en Sicile, au détroit de Tariq et dans le Soudan occidental...

 

Oui! Le champ est ici vaste, mais il demeure rigoureusement circonscrit. Ce texte est une vision lumineuse et une tentative profondément sérieuse de sonder les profondeurs d’un double problème qui continuera probablement à retenir l’attention des pionniers de la pensée humaine pendant des décennies, voire des siècles. Qui sait?

 

Il s’agit du problème de la confrontation entre des modèles civilisationnels différents, chacun se proposant de prendre la barre du navire de la vie et prétendant être capable de déterminer le destin des vivants au cours du prochain cycle civilisationnel, lorsque l’affrontement s’intensifie et que la concurrence se fait plus âpre.

 

Ce roman a bénéficié d’une attention, d’un travail critique et d’analyses, ainsi que d’une mise en lumière, dont n’ont bénéficié qu’un petit nombre d’œuvres littéraires et intellectuelles. Pourtant, il subsiste une dimension manquante, une dimension essentielle dont l’absence constitue une importante lacune au sein de ces vastes travaux: la dimension civilisationnelle, fondée sur une lecture critique s’appuyant sur l’approche islamique de la civilisation occidentale.

 

Cette dimension constitue pourtant un fil continu dans le roman, mais nombreux sont ceux qui l’ont abordée en passant, sans véritablement s’y arrêter.

 

Parmi les rares exceptions figure le Dr Khaled Abdel Majid Morsi, qui a classé ce roman dans la catégorie du «courant islamique dans les littératures africaines modernes », contrairement aux autres courants dominants, auxquels on a accordé une publicité considérable dans une tentative désespérée de réduire toute chose à un processus d’assimilation forcée.

 

Ainsi, la production littéraire et intellectuelle n’est plus vue et évaluée qu’à travers le prisme occidental. Tout titre qui s’en écarte est alors écarté ; et lorsque cela s’avère impossible, comme dans le cas du texte que nous avons entre les mains, on lui forge des appellations destinées à en dénaturer les traits originels.

 

C’est précisément le danger auquel Vincent Monteil avait prêté attention dans sa présentation du roman lors de sa parution en disant qu’on a voulu que ses traits disparaissent dans l’épais brouillard des appellations dont on l’a arbitrairement entouré.

 

Ce roman représente ce que Vincent Monteil appelait «le ton différent»: le ton d’une élévation légitime et d’une fierté positive, le ton de la fierté d’appartenir à une ascendance authentique et non fabriquée. Il n’y a absolument aucune gêne à proclamer cette appartenance, jusqu’à s’en enorgueillir, comme le fait Cheikh Hamidou Kane:

 

— «... Ceux qui n’avaient point d’histoire  rencontreraient ceux qui portaient le monde sur leurs épaules ... ».

 

Cette tonalité constitue l’un des fils qui traversent le roman. On l’entend dès lors que l’on prête réellement l’oreille. On la retrouve dans l’effet produit par l’image de Samba Diallo accomplissant la prière du Maghrib sur l’esprit de l’enfant occidental, et dans l’émerveillement de Lacroix devant la sérénité du cavalier face au drame du soleil couchant et à tout ce que cela symbolise.

 

Cette même tonalité s’élève encore lorsque le héros se retrouve assis à la table de l’un des représentants de l’Église.

 

Face aux choix difficiles qu’ils ont tenté d’imposer à l’intellectuel musulman afin de l’amener à accepter que les valeurs auxquelles il appartient sont dépassées, Cheikh Hamidou Kane s’est dressé pour affirmer:

 

— «Ce sont des valeurs ultimes qui se tiendront encore au chevet du dernier humain».

 

C’est pourquoi je regrette profondément que les enfants conscients de la communauté — conscients des dangers qui menacent la réalité et des défis qui entourent l’avenir — soient privés du droit et de la possibilité de transformer ce roman en une arme redoutable, alors qu’ils affrontent un adversaire puissant et déterminé.

 

J’ai souvent déploré l’ingratitude des écrivains et intellectuels africains qui ont émergé sur la scène intellectuelle et littéraire, abordant les questions africaines alors que l’obsession coloniale pesait lourdement sur leurs esprits, à l’égard des hommes de l’islam qui avaient retardé la catastrophe pendant de longues périodes, parfois de plus d’un siècle dans certaines régions.

 

Parmi eux, les plus fidèles furent ceux qui traitèrent de l’islam et de ses enjeux décisifs en Afrique comme d’une ligne à peine visible dans les couleurs d’un arc-en-ciel. Ils ne l’évoquaient que rarement, lorsque les circonstances les y contraignaient ou lorsque la nécessité les y obligeait, et alors ils se contentaient de quelques paroles affectées, plongées dans une profonde ambiguïté.

 

Pour lire correctement ce roman, sans le retourner contre nous-mêmes, il faut avoir une certaine connaissance de son auteur. Une fois que l’on aura compris la nature de l’eau, il deviendra alors plus facile de plonger et de refaire surface au milieu de ses vagues tumultueuses.

 

L’auteur, que Vincent Monteil décrivait en ces termes : «Cheikh Kane, fils d'un musulman fervent, est lui-même un croyant convaincu...», représente un modèle remarquable de cet affrontement civilisationnel dont les échos continuent de résonner dans toute l’Afrique, des rives du désert aux rivages du Nil. Il l’a d’ailleurs reconnu dans une émission diffusée par la télévision sénégalaise le 17 août 1989.

 

Quant aux souffrances de Cheikh Hamidou Kane, elles apparaissent clairement dans chaque ligne. Mais ses tourments ne provenaient pas de la médiocrité de ce qu’il portait en lui. Il souffrait plutôt de la crainte de ne pas parvenir à préserver l’héritage qui lui avait été transmis, alors qu’il était soumis à l’assaut violent de l’étranger venu envahir la vallée paisible.

 

Voilà le premier problème: comment les Diallobé pourraient-ils résister alors que leurs forteresses sont menacées ? Le conflit ne se déroule donc pas dans l’esprit du héros — la victime — comme c’est généralement le cas. La bataille se déroule dans l’environnement qui l’entoure et sur les chemins du monde.

 

La première caractéristique du récit de Cheikh Hamidou Kane est le sérieux auquel l’auteur lui-même a dû reconnaître :

 

— «L'histoire de la vie de Samba Diallo est une histoire sérieuse. Si elle avait été une histoire gaie, on vous eût raconté … »

 

Car c’est l’histoire d’une communauté qui a longtemps tenu la barre du navire de l’humanité avant de finir par baisser la tête devant un adversaire qui avait longtemps erré dans les rues de sa civilisation et qui, lorsqu’il s’inclina, continua à la poursuivre dans tous les recoins du monde.

 

Peut-être est-ce parce que la loi du cycle des jours, qui constitue l’un des fondements de leur compréhension du monde, les a surpris alors qu’ils étaient plongés dans le sommeil. Ils avaient pourtant été avertis, mais ils ne se sont pas montrés suffisamment vigilants.

 

Ainsi, le chagrin les empêcha de poursuivre leur œuvre, et Cheikh Diallobé n’eut pas la possibilité d’aller jusqu’au bout :

 

— «J'avais interrompu mes études chez le maître des Diallobé au moment précis où il allait m’initier enfin à la compréhension rationnelle de ce que, jusque-là, je n'avais fait que réciter, avec émerveillement il est vrai…».

 

L’aventure que va entreprendre cet élève, que le maître Diallobé considérait comme le prolongement de la lignée des sages de la famille Diallobé, constitue le chaînon manquant dans le temps de souffrance que la communauté a vécu depuis que le symbole de son efficacité a été renversé.

 

Alors s’est appliquée à elle cette loi qui n’épargne personne:

 

— «Et ces jours, Nous les faisons alterner parmi les hommes».

 

C’est ici que l’auteur aborde une question grave lorsqu’il met l’accent sur l’erreur mortelle qui a frappé la communauté : le détournement des pionniers de leur voie.

 

Il évoque notamment le recours des dirigeants à la lecture de Sahih al-Bukhari à Al-Azhar lorsque Napoléon y pénétra, armé des moyens de coercition et de soumission les plus redoutables que l’intelligence humaine eût alors produits.

 

Cheikh Hamidou Kane estime avoir réussi à se libérer du piège qui empêchait d’atteindre ce port sûr. Ici, il rejoint Iqbal, tous deux s’engageant dans une aventure périlleuse et pleine de dangers. Iqbal dit avoir «saisi la graine sans tomber dans le piège».

 

Tel est un aperçu du courant qui traverse la première partie de cette aventure.

 

Si nous voulions donner un titre général à la seconde partie du roman, nous pourrions dire que l’auteur y a dressé une haute tribune pour juger les différentes formes de la pensée occidentale. Il les a affrontées de l’intérieur, tandis que ses compagnons de route se hâtaient de changer de peau, après que leurs âmes se furent occidentalisées et que leurs idées se furent adaptées au modèle de l’homme annoncé par la nouvelle école.

 

L’auteur qualifiera plus tard cette catégorie de «l’Africain européanisé».

 

L’homme qui a façonné cette perle s’est élevé sur les hauteurs d’une pensée humaine vivante et vibrante, après que la racine d’une foi solide eut profondément pénétré son être. Il a regardé avec profondeur, jugé avec honnêteté et condamné avec justice, tout en recherchant le bien.

 

Ce fut ainsi un procès lucide et équitable de la réalité de la civilisation occidentale. Cette condamnation formulée jadis par les penseurs musulmans, qui ressemblait alors davantage à une volonté de vengeance qu’à une description objective et rigoureuse, a été reprise aujourd’hui par de grands philosophes et des maîtres de la pensée occidentale eux-mêmes :

 

« L’Occident est mort, l’avenir appartient à l’islam».

 

C’est l’écho de ce cri retentissant que Bertrand Russell avait déjà lancé lorsqu’il déclara :

 

«La domination de l'homme blanc sur le reste du monde touche à sa fin».

 

Et lorsque l’homme se tint sur la colline qui sépare les deux rives pour contempler les chemins empruntés par l’Occident, ce qu’il vit l’effraya. Il murmura avec émotion :

 

— «Mais l'Occident est possédé, et le monde s'occidentalise... !»

 

D’où vient cette possession?

 

Selon Cheikh Hamidou Kane, le secret réside dans l’événement grave auquel cette pensée fut confrontée, événement qui la détourna de son cours naturel :

 

— «Il m'a semblé que cette histoire avait subi un accident qui l'a gauchie et, finalement, sortie de son projet».

 

Le mot qui ressort le plus clairement dans le livre de l’Occident que nous désirons lire à tout prix est: la faillite.

 

N’est-ce pas ce qui donne une explication logique à la remarque du «fou», que nous considérons comme absurde, lorsqu’il est assis sur ses valises dans ces «places libérées» :

 

— «L'homme n'avait-il plus de pieds de chair ?!».

 

Garaudy est parvenu à une conclusion proche, qu’il a formulée sous la forme d’un titre saisissant sur la civilisation occidentale et son devenir, après avoir passé au crible son édifice intellectuel grâce à un nouveau filtre qu’il avait découvert en Orient :

 

«L’Occident est un accident».

 

Cette vision des deux composantes essentielles de la civilisation occidentale — et peut-être de toutes les civilisations —, à savoir le projet et l’histoire, ou, autrement dit, la théorie et la pratique, s’applique également aux détails à partir de la réalité présente :

 

— «Votre science vous a révélé un monde rond et parfait, au mouvement infini. Elle l'a reconquis sure chaos. Mais je crois que, ainsi, elle vous a ouvert au désespoir.... Vous essayez de nier l’abîme qui vous entoure».

 

Quant au pas vers la folie franchi par l’Occident, Cheikh Hamidou Kane le résume ainsi:

 

«La mort de Dieu n'est pas une condition nécessaire à la survie de l’homme».

 

Pourquoi se sont-ils retrouvés au bord de cet abîme ?

 

La réponse est simple :

 

«L'univers que la science a révélé à l'Occident est moins immédiatement humain, mais avouez qu'il est plus solide…».

 

Après ce diagnostic pénétrant de l’impasse à laquelle ce modèle «possédé» a conduit la pensée et la civilisation occidentales, il semble qu’il soit temps de rechercher les signes permettant de sortir du tunnel civilisationnel avant d’annoncer la mort de l’homme :

 

— « Il continue à avancer avec grâce sur la surface brillante, car la question à laquelle le projet de Socrate doit répondre est la suivante :

 

Une civilisation peut-elle se relever en l’absence de l’homme, ou lorsque celui-ci est déséquilibré? L'homme civilisé, n'est-ce

pas l'homme disponible?

 

Disponible pour aimer son semblable, pour aimer Dieu surtout?»

 

Oui, tel est l’homme dans son équilibre, lorsqu’il tire son existence du Créateur de l’univers, regarde le royaume de la création sous l’angle de la responsabilité qui lui est confiée, puis se perd dans les mondes de la louange et de l’invocation.

 

Il réévalue ensuite ses pas à travers les chemins du monde et fait descendre des horizons célestes les pluies de sérénité, afin que la course effrénée ne le conduise pas à la perdition :

 

— «En vérité, ce n'est pas d'un regain d'accélération que le monde a besoin: en ce midi de sa recherche, c'est un lit qu'il lui faut, un lit surlequel, s'allongeant, son âme décidera une trêve.... ».

 

C’est un appel ardent à l’homme — l’homme moitié machine ou la machine moitié homme — afin qu’il porte son regard vers l’intérieur et se libère ainsi des griffes de sa réalité «pavée».

 

Qu’il se réconcilie avec son Dieu, avec l’univers, avec l’homme, avec lui-même et avec son environnement.

 

En d’autres termes, l’homme doit saisir les rênes de l’Occident avant que ne retentisse le cri:

 

«Il n’est plus temps de fuir!».

 

Cette présence intense de l’homme dans l’alphabet de Cheikh Hamidou Kane, issue de son univers paisible, fort, stable et dynamique, constitue une vigoureuse protestation contre l’appropriation abusive que l’autre exerce à l’égard de notre héritage intellectuel lorsqu’il nous accuse de « dépérissement de l’homme et de déclin de sa place », puis, après être sorti de sa bouteille, tend la corde et passe à l’offensive en faisant la promotion du système civilisationnel prôné par l’Occident :

 

— «Il n'y a pas antagonisme entre l'ordre de la foi et l'ordre du travail».

 

Cela au niveau théorique. Dans le domaine pratique, l’homme dit à propos de l’expansion de l’islam à travers le monde :

 

— «Notre premier mouvement n'est pas de vaincre comme ils font, mais d'aimer!»

 

Parmi les axes les plus brûlants de ce roman figure le regard incisif que Cheikh Hamidou Kane porte sur la situation intérieure de sa propre communauté, sans complaisance ni détour.

 

Si l’Occident, dans sa puissance débridée, souffre de cette «possession», la situation intérieure des croyants représentés ici par les Diallobé était elle aussi remplie de facteurs d’inquiétude.

 

Nous le comprenons à travers cette question lancée comme un cri:

 

— «Il faut le leur demander; il faut aller apprendre chez eux l'art de vaincre sans avoir raison».

 

C’est tout ce que les Diallobé ont pu transmettre à leur jeune Samba Diallo. Ils l’ont équipé, puis l’ont jeté dans les eaux du monde occidental pour qu’il nage seul dans sa mystérieuse aventure, afin qu’il découvre pour eux «un monde de parfait ajustement mécanique», celui dont les envoyés avaient vaincu leur grand-père et, derrière lui, l’avant-garde, lorsqu’ils s’étaient levés pour rechercher la source du vacarme qui avait rompu le silence ayant longtemps enveloppé la vallée paisible.

 

Mais son inquiétude provient également d’une autre source:

 

Voici que les dirigeants du navire abandonnent l’école coranique! Qu’est-ce qui leur arrive pour qu’ils fuient cette institution qui, pendant des générations, a façonné les esprits et affiné les âmes?

 

— «Au bout de ce compagnonnage, ils revenaient de leur longue pérégrination parmi les livres et les hommes, doctes et démocrates, aguerris et lucides Ils revenaient de leur exil avec des livres: des hommes éclairés, démocrates et vertueux».

 

Car sans ce vide, que l’autre brillant penseur désigne par « la capacité à être colonisé », le nouvel arrivant n’aurait pas pu surprendre la terre des Diallobé et apparaître sur les rives du fleuve avec l’apparition de cette « aube tremblante », au milieu de ce vacarme immense et dans une mare rouge du sang répandu injustement.

 

C’est ici que s’intensifie l’affrontement entre deux symboles civilisationnels: l’école coranique et l’école française (occidentale).

 

Les Diallobé se trouvent dans un état de quasi-paralysie, à peine capables de discerner la décision qu’il faut prendre rapidement:

 

— «—Si je leur dis d'aller à l'école nouvelle, ils iront en masse. Ils y apprendront toutes les façons de lier le bois au bois que nous ne savons pas. Mais, apprenant, ils oublieront aussi. Ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu'ils oublieront ? Je voulais vous demander: peut-on apprendre ceci sans oublier cela, et ce qu'on apprend vaut-il ce qu'on oublie?».

 

Voilà le point d’ancrage et le cœur des causes de l’affrontement.

 

Les Diallobé se retrouvent confrontés à un choix extrêmement difficile. Après une lutte amère au fond des consciences et au sommet même du pouvoir, la Grande Royale avance, brisant et balayant les traditions qui avaient gouverné pendant des siècles la vie des Diallobé, afin de trancher le débat qui avait ébranlé les fondements de l’émirat, dans un murmure contenu devant une foule fascinée sur cette place carrée : aller à l’école occidentale.

 

Mais pourquoi toute cette inquiétude face au nouvel arrivant? Le simple fait qu’il soit nouveau justifie-t-il cette angoisse douloureuse?

 

Certainement pas!

 

Le problème réside dans cette étrange composition, dans cet hybride auquel on aboutira au terme de l’accouchement, que l’homme avait entrevu de loin et qui l’avait effrayé : cet être monstrueux qui décevra les attentes, lorsqu’il se mettra à prononcer des mots que sa mère, celle qui l’a porté et allaité, n’avait jamais connus :

 

— «Le drame, —Il arrive que nous soyons capturés au bout de notre itinéraire, vaincus par notre aventure même. Il nous apparaît soudain que, tout au long de notre cheminement, nous n'avons pas cessé de nous métamorphoser, et que nous voilà devenus autres. Quelquefois, la métamorphose ne s'achève pas elle nous installe dans l'hybride et nous y laisse. Alors, nous nous cachons, remplis de honte».

 

Parmi les préoccupations qui tourmentent aujourd’hui l’avant-garde intellectuelle de la communauté figure la recherche de la meilleure manière de définir et d’encadrer les relations avec l’Occident qui s’est installé sur les voies d’accès du monde qui nous entoure.

 

Les paradoxes sont nombreux, mais ils atteignent leur paroxysme lorsque l’on a l’impression que le faux est sur le point de triompher du vrai et que les chemins de l’histoire se sont refermés.

 

C’est alors que Cheikh Hamidou Kane brandit son épée pour réfuter une grande imposture : «la justification par la civilisation».

 

Celui qui n’a pas d’histoire était certain que son pied glisserait et que son tir manquerait sa cible s’il s’en remettait uniquement à sa machine, alors qu’il cherchait à soumettre une communauté possédant un tel héritage, fruit de l’héritage de la prophétie.

 

Les questions essentielles auxquelles il convient de chercher des réponses sont les suivantes: pourquoi cette insistance à nous faire oublier qui nous sommes?

 

Au cours des délibérations de ce tribunal, l’homme aspire à trouver quelqu’un qui puisse répondre à ses questions inquiètes: la tentative de coexistence est-elle une méthode inefficace, condamnée à une stérilité éternelle? Quelle est la justification et l’utilité de la résistance? Le projet alternatif possède-t-il les éléments de l’authenticité et quel est son degré de préparation?

 

Mais la confrontation des deux modèles demeure une forme d’argumentation que l’auteur utilise souvent pour réfuter un interlocuteur dépourvu de cette vision globale — celui qui ignore ce que possède son adversaire.

 

Nous aussi, un jour, nous avons parcouru les chemins de la terre, portant nos marchandises afin de les présenter aux créatures.

 

Puisque vous vous êtes déplacés, pourquoi chercher à empêcher l’autre de se déplacer ?

 

Et pourquoi l’homme des Diallobé a-t-il si longtemps étendu son ombre sur son semblable?

 

— «Mais les Diallobé ne sont pas, précisément, libres».

 

Le jour où ils le furent, leur homme cria à pleine voix:

 

— «Me voici !»

 

Et le monde se tourna vers lui. Lorsqu’il avança, l’humanité le suivit, tandis qu’il gravissait les sommets d’un pas résolu.

 

Heureusement, Samba Diallo n’oublia pas la recommandation de la Grande Royale lorsqu’il quitta le pays des Diallobé. La question de l’interprétation de ce qui s’était produit continua de hanter chaque étape de son parcours :

 

— «Pourquoi ont-ils vaincu alors que le droit n’était pas de leur côté?».

 

Peut-être était-ce grâce à leur alphabet, avec lequel ils portèrent le premier coup, celui qui fut fatal à la terre des Diallobé.

 

Oui, voici le problème majeur : l’alphabet.

 

Et parmi les dernières étapes de la lutte figure la modification des alphabets des langues nationales et la rupture des liens qui, pendant des siècles, avaient renforcé les relations et approfondi l’héritage intellectuel et civilisationnel commun.

 

Malgré le cliquetis des chaînes de la captivité, malgré l’affaiblissement de la lumière des foyers autour desquels les sages des Diallobé avaient longtemps prononcé ces paroles marquées par la souffrance, leur victoire, comme leur histoire, fut dans les deux cas : accidentelle.

 

Cheikh Hamidou Kane évolue dans un espace de confiance en l’avenir et de regard tourné vers lui, à la lumière d’une réalité en crise, mais qui n’est pas désespérée :

 

— « leur victoire sur nous est aussi un accident».

 

Après ce procès intellectuel d’un mode de pensée marqué par la radicalité dans son dialogue avec l’autre — jusqu’à son élimination —, après avoir suivi le mouvement de cette plume qui dessine les frontières civilisationnelles et intellectuelles de la terre des Diallobé, et après avoir remis l’aiguille des relations à sa position originelle et juste, pouvons-nous discerner les traits du nouvel homme des Diallobé, capable de résister à deux courants opposés ?

 

Le premier cherche à le transformer en une plume que les vents du conflit intellectuel dispersent ; le second le repousse en arrière et fait s’enfoncer ses pieds dans le sol : l’occidentalisation et l’immobilisme.

 

Voilà la problématique complexe que pose, en termes simples, l’aventure :

 

La situation ne pourrait-elle pas être constituée d’un cercle à deux dimensions? Faut-il nécessairement en briser une pour accéder à l’autre?

 

Cet homme ne pourrait-il pas demeurer fidèle à son identité doctrinale tout en évoluant dans l’environnement qui constitue un héritage immense dans sa formation psychologique, puis avoir la possibilité d’emprunter à l’autre, ou de rechercher chez autrui ce qui lui fait défaut, tout en demeurant en sécurité dans son propre univers, comme l’exprime la sagesse prophétique?

 

Le but de cette introduction n’était pas de décoder les énigmes de ce roman — et elles sont nombreuses — ni d’en résoudre les équations — et elles sont complexes — car les outils nécessaires à cette tâche délicate me font défaut.

 

Je souhaitais seulement transmettre au lecteur arabe le courant puissant qui traverse cette œuvre, car il pourrait ne pas percevoir les allusions cachées dans les méandres qu’elle emprunte sans attirer son attention.

 

Il pourrait également être victime d’une critique militante et partiale et subir ce que moi-même et d’autres avons subi lors de notre première découverte de ce roman : le lire avec plaisir et curiosité, mais avec une sensibilité anesthésiée et un sentiment émoussé.

 

Enfin, je dois transmettre ce précieux conseil par lequel Ali Izet begović, l’autre grand héros, ouvre son introduction à son ouvrage L’Islam entre l’Orient et l’Occident:

 

Que le lecteur n’entreprenne surtout pas de parcourir ce roman allongé, les muscles détendus!

 

Mouhamad Said BA

 
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