Chantiers BTP à Dakar : les normes sécuritaires intégrées, reste le déficit d’équipements de protection

Mardi 28 Avril 2026

Les chantiers de construction pullulent à Dakar, une croissance rapide et une demande accrue traduisant le boom de l’immobilier dans la capitale sénégalaise ces dernières années. Un tour dans certains quartiers met pourtant en lumière un tableau bien plus contrasté, s’agissant du respect des normes de sécurité.

 

En cette matinée ensoleillée d’un week-end d’avril, le quartier de Sacré-Cœur, traversé par un vent fort, est comme à l’accoutumée plongé dans le calme. Une quiétude que viennent à peine troubler, par intermittence, des voix d’ouvriers, des coups de marteau et le vrombissement des engins qui s’élèvent, ponctués de klaxons de taxis impatients.

 

Non loin du tracé du Bus Rapid Transit (BRT), un immeuble de huit étages en construction se dresse fièrement aux abords d’une voie secondaire. Au pied de ce bâtiment en phase de finition, sur une dune de bétons noirs, quatre ouvriers, l’un d’origine chinoise, s’attèlent à arrimer un imposant cadre d’aluminium au câble du monte-charge. 

 

Aliou Badji, un trentenaire portant un uniforme noir, petit sac de même couleur sur le dos, est le responsable de ce chantier. Il descend prudemment, depuis une estrade suspendue au dernier de l’immeuble en construction, pour répondre aux questions du reporter de l’APS, dans le cadre de la Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail, célébrée ce mardi sur le thème “Agissons pour un environnement de travail psychosocial sain”.

 

Sa parole est mesurée, le phrasé précis. “Les risques que l’on rencontre le plus souvent, ce sont les blessures. C’est pourquoi il est toujours primordial de faire attention aux outils et autres matériels que nous manipulons”, dit l’assistant-technicien de l’entreprise chinoise chargée de la pose des portes et fenêtres.

 

Déficit de matériels de protection

 

L’entreprise, dont il préfère ne pas communiquer le nom, équipe ses hommes en conséquence : chaussures de sécurité pour tous, ceintures de maintien pour ceux qui travaillent en hauteur. Autour du monte-charge, le protocole est strict, selon ce contremaître de chantier : “Dès que la machine commence à tirer, je veille à ce que tout le monde se mette à l’abri”. 

 

Comme s’il voulait en faire la démonstration, aussitôt, des ouvriers hissent un cadre de porte en aluminium. Il heurte brutalement le mur. Un grincement, des cris, un mouvement de recul instinctif, mais plus de peur que de mal. “Tu vois. La sécurité n’est jamais acquise sur un chantier de construction”, dit Aliou Badji, qui fait de la sécurité au travail un point d’honneur. A juste titre.

 

Selon le directeur de la prévention des risques professionnels à la Caisse de sécurité sociale, Cheikh Makébé Sylla, les accidents mortels, quoi qu’en nette baisse, sont principalement enregistrés dans les secteurs du bâtiment et des mines.

 

Bien que son chantier soit épargné par les incidents, Aliou Badji dit garantir une couverture médicale intégrale à ses ouvriers en cas d’accident de travail.

 

Dans le même quartier Sacré-Cœur, un autre immeuble en construction se dresse, ceinturé d’échafaudages. Des ouvriers en gilets jaunes s’affairent aux alentours, tandis que d’autres s’activent à l’intérieur. 

 

En contrebas de l’imposante bâtisse en construction, des maçons malaxent ciment et béton dans un nuage de poussière grise. Des ferrailleurs, accroupis sur des rangées de briques, alignent des barres de fer avant de les enchaîner toutes ensemble.

 

Parmi eux, Ibrahima trace ses repères à la craie sur certaines des briques. Ses mains portent les stigmates de son labeur. Calleuses, les cicatrices qu’elles portent rappellent comme les lignes d’un CV sa longue carrière passée dans plusieurs grandes sociétés du secteur de la construction. 

 

Le cinquantenaire dit ne plus reconnaître les standards qu’il a connus. “Beaucoup parmi nous, quand ils sont blessés, ne disent rien aux responsables, car leur employeur s’en soucie peu”, lâche-t-il, d’une voix basse. Il dénonce le manque d’équipements individuels des travailleurs et l’absence de barrières de sécurité protégeant les passants. 

 

“Nous n’avons pas assez d’équipements et les passants sont exposés, car il n’y a pas de maille de sécurité”, peste Ibrahima. La société qui l’emploie, contactée par l’APS, n’a pas pu être jointe.

 

Quelques rues plus loin, à l’intérieur du quartier, un chantier en démarrage attire le regard. Tas de fer, planches en bois empilées, briques alignées au cordeau. 

 

Un protocole de sécurité sans concession

 

Une dizaine d’ouvriers en gilets rouges, employés d’une société indienne, procèdent au chaînage des poteaux. Assane Diop occupe la double fonction de contrôleur et de pointeur. La sécurité, jure-t-il, est ici une “affaire sérieuse”.

 

Les accidents arrivent, reconnaît-il, mais le port systématique des gants, des chaussures coquées et des ceintures permet d’en réduire la gravité. 

 

D’un geste, il désigne, souriant fièrement, un coin de la baraque construite pour les besoins du chantier où se trouve accrochée une boîte à pharmacie pour les premiers soins.

 

A quelques kilomètres du quartier Sacré-Coeur, la Cité Keur Gorgui, dénommé ainsi en l’honneur de l’ancien président du Sénégal Abdoulaye Wade (2000-2012). Ici, les immeubles chics s’alignent de part et d’autre des rues du quartier, surplombé ce jour-là d’un soleil écrasant. 

 

Au-dessus d’un immeuble en construction trônant au milieu dans ce décor, un monte-charge pivote dans un grincement métallique, tandis qu’une bétonnière tourne à plein régime en contrebas.

 

Dans un bureau éphémère construit pour les besoins du chantier, les murs sont tapissés des plans du bâtiment en construction. Modou Gassama y reçoit ses visiteurs. Ce responsable sécurité et pointage de l’entreprise chargée de la construction détaille un protocole de sécurité sans concession. “Tout ouvrier, avant de commencer le travail, est tenu de mettre tout son équipement, même des lunettes si c’est nécessaire”, fait-il savoir.

 

L’homme n’élude pas pour autant une question sur la part du risque imprévisible. “C’est un lieu de travail où le danger peut venir de partout, mais le travailleur n’en est pas toujours conscient. Ceux qui se trouvent à l’extérieur du chantier pensent parfois qu’ils sont en sécurité”, dit-il.

 

Un cas récent lui vient à l’esprit. “Au cours d’une manœuvre commune, un ferrailleur s’est gravement blessé à la main. Heureusement, il ne l’a pas perdue. L’entreprise a tout pris en charge”, informe-t-il.

 

Comme Modou Gassama, combien sont-ils les responsables de chantiers de construction à assurer une couverture médicale à leurs collaborateurs victimes d’accidents de travail ?

 

Les données de la direction de la prévention des risques professionnels de la Caisse de sécurité sociale (CSS), elles, montrent une baisse des accidents du travail, qui sont passés de 2 500 cas en 2015 à environ 950 en 2025. [APS]

 
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