Le syndrome de l'unitisation ou les risques cachés du redécoupage de l'Offshore Profond sénégalais YAKAAR-TERANGA
La passe d'armes entre l'ex-Directeur général de Petrosen, AG Gueye, et le le Ministère de l’Énergie et du Pétrole dépasse largement la simple querelle médiatique. C'est au fond, un cas d'école des failles qui minent la gestion de notre cadastre pétrolier. Outre la polémique autour d'un supposé « bradage »le vrai malaise se situe ailleurs : dans le décalage abyssal entre le temps de l'administration et celui de la communication.
Tout part d'une collision frontale entre le droit et le discours. Prenons le décret n°2026-680 du 18 mars 2026. Signé par le chef de l'État, il grave dans le marbre ou plus exactement dans son annexe que le bloc SN07M correspond à Cayar Offshore Profond (COP-1). La géodésie est formelle : les sommets UTM de ce SN07M calquent au millimètre près le périmètre officiel de Yakaar-Teranga validé en 2024. Jusqu’à preuve du contraire, la loi dit que SN07M, c'est Yakaar-Teranga.
Pourtant, coup de tonnerre : le ministère de Dr El Hadji Abdourahmane DIOUF annonce en grande pompe un protocole d’accord avec ENI incluant ce même bloc. Devant la levée de boucliers, la tutelle rétropédale et invoque une mise à jour. SN07M désignerait désormais Saint-Louis Offshore Profond (SLOP2), tandis que notre joyau gazier aurait glissé sous une nouvelle appellation, SN08M. Les cartes brandies par les critiques ? "Obsolètes" tranche le ministère.
Sauf que l’État ne se gère pas à coups de brouillons internes. L'article 4 du décret de mars permet certes au ministre de modifier la nomenclature par arrêté mais où est ce document ? Sans publication au Journal Officiel préalablement à la signature avec la major italienne, ce redécoupage est juridiquement nul. Résultat des courses : au regard de la loi, le ministère a bel et bien signé un mémorandum sur le périmètre exact abritant Yakaar-Teranga.
Sur ce point précis, l’alerte d'Alioune Gueye est d'une implacable logique. Yakaar-Teranga n'est pas un lopin de mer à explorer, c'est un actif mature.
Nous parlons de plus de 20 Tcf de gaz récupérable arrachés de haute lutte après le départ de Kosmos. Des fortunes ont déjà été englouties dans des études d'ingénierie complexes par TPAO, Worley et Subsea7. Remettre ce gisement totalement dérisqué entre les mains d'un nouvel acteur pour de vagues « études préliminaires » tiendrait de l'aberration industrielle.
Soyons clairs. Il est très probable que le ministère visait effectivement la zone de Saint-Louis et non Yakaar-Teranga. Si l'intention de brader n'y est pas, la bourde est colossale : on a communiqué et contracté sur la base d'une cartographie fantôme qui n'avait pas encore pris force de loi. Mais l'affaire va beaucoup plus loin qu'une simple bataille d'acronymes. Dans l'industrie pétrolière, les lettres et les chiffres ne sont qu'un vernis administratif. L'unique juge de paix, c'est le polygone, c'est-à-dire la limite géographique tracée par des coordonnées GPS absolues. Si le ministère a physiquement redécoupé la zone, le risque stratégique devient vertigineux.
Un réservoir de gaz naturel ne s'arrête pas net là où un fonctionnaire a tiré un trait sur une carte. Il s'étire sur des dizaines de kilomètres carrés sous le fond marin. Imaginons un instant que pour harmoniser visuellement son cadastre, la tutelle ait créé le bloc SN08M tout en le rognant par rapport à l'ancien bloc historique Cayar Offshore Profond. L'objectif ? Gonfler la superficie du fameux SN07M voisin.
Si ce tracé a été fait au cordeau sans épouser très largement les contours des relevés sismiques, c’est le saut dans le vide. Un flanc d'anticlinal ou un prospect satellite prometteur pourrait soudainement basculer du mauvais côté de la frontière.
Et c'est précisément là que l'accord avec ENI prend des allures de bombe à retardement. Si les géologues d'ENI découvrent données sismiques 3D à l'appui que "notre" gaz déborde sur "leur" nouveau périmètre d'étude, l'État s'enferme dans un piège inextricable. Un gisement qui chevauche deux blocs impose une procédure stricte : l'unitisation. Derrière ce terme technique se cache un cauchemar à la fois opérationnel, juridique et financier.
D'abord, le massacre technique. Si chacun pompe de son côté sans une coordination chirurgicale, la pression s'effondre. Des volumes massifs de gaz refuseront de remonter à la surface et seront perdus à tout jamais. Ensuite, la guerre d'usure. Il faudra des années aux armées d'avocats pour négocier la répartition exacte des réserves (le fameux Tract Participation). Chaque mètre cube sera âprement disputé. Pendant ce temps ? Aucun banquier au monde ne financera les plateformes ou les gazoducs. Adieu la Décision Finale d'Investissement (FID), et avec elle, le rêve de centrales électriques alimentées à bas coût pour soulager notre économie.
Des années de retard, des milliards de manque à gagner. Mais la pilule la plus amère serait la dilution de nos intérêts. Aujourd'hui, Petrosen contrôle 100 % de Yakaar-Teranga sans avoir déboursé un centime en arbitrage. Pourquoi devrions-nous soudainement partager la rente d'un trésor certifié avec un acteur qui n'a pris aucun risque initial, simplement parce qu'une frontière administrative a été tracée de travers ? Un redécoupage cadastral n'est jamais un acte anodin.
Pour éteindre cet incendie et restaurer la crédibilité du bassin sédimentaire sénégalais, la méthode doit changer. Immédiatement. Il faut d'urgence publier l'arrêté ministériel manquant, en dévoilant ses tableaux de correspondance et ses coordonnées UTM (Projection Universelle Traverse de Mercator) exactes. Il faut jouer cartes sur table en rendant publique l'annexe géographique du mémorandum d'ENI : si les points GPS correspondent rigoureusement à Saint-Louis, la fièvre retombera d'elle-même.
Par ailleurs, puisque la loi exige une justification technique à tout redécoupage, le ministère doit prouver cartes à l'appui que les nouvelles frontières contournent largement les structures géologiques de Yakaar et Teranga sans jamais les cisailler. Enfin, il est grand temps de sanctuariser nos actifs matures. Un gisement prêt à produire ne doit plus jamais être amalgamé avec des zones d'exploration soumises à la promotion. Notre souveraineté énergétique exige cette intransigeance.
Elimane Ndao,
Commissariat Scientifique ECOPLAN MONCAP