La justice, c'est comme au football: il y a (pratiquement) toujours un gagnant et un perdant. Le gagnant est content, vantant les mérites d'une saine justice, le perdant est furieux, et comme au football, tient pour responsable l'arbitre, c'est à dire les magistrats. Vouloir toucher à la justice, c'est un peu comme toucher au cœur même de ce qui fait l'âme d'un pays: à manier avec d'infinies précautions! Si c'est pour aboutir à ce que le pays soit doté d'une justice impartiale, avec des juges non asservis au pouvoir en place, hermétique aux désidératas du Ministre de la Justice et du parquet, alors oui, bravo et on applaudit des deux mains...
Mais une indépendance totale de la justice et des magistrats, peut aussi être dangereuse, car elle peut aboutir à créer un Etat dans l'Etat. Sauf que le "camp d'en face" dénoncera une manœuvre politicienne destinée à mettre la justice et les magistrats à la botte du pouvoir en place! Pas facile, et c'est bien pour cela que, dans les pays démocratiques et civilisés, la justice a une place à part: c'est une institution, un des piliers de la république, un peu le test révélateur d'une démocratie. Dans toutes les dictatures comme la Russie, en partie les Etats-unis, la Turquie, la Chine et d'autres, le problème ne se pose pas: les juges reçoivent leur feuille de route, et malheur à celui qui s'en écarte, il y a encore de la place dans les goulags et autres camps de concentration.
Donc, une réforme de la justice issue d'un dialogue populaire: pas d'accord, car ce sera une réforme tendancieuse, issue d'un seul parti politique. Qu'un collège composé de magistrats, d'universitaires en droit, d'éminents spécialistes se penchent sur la question, en dehors de toute appartenance politique ou idéologique me semble beaucoup plus approprié: la justice, du moins pour ceux qui l'exercent, c'est un métier dur, difficile, que l'on ne peut exercer qu'après de longues études, et d'apprentissage, du droit et de la vie, sur le terrain.
Ce n'est pas le rôle des politiques de dicter leur loi aux magistrats, les politiques n'ont aucune formation pour ce faire (sauf certains, magistrats ou avocats, ou professeurs de droit): ceux qui en parlent le mieux, et qui sont le plus aptes à émettre les pistes de réformes nécessaires, ce sont ceux qui la vivent au quotidien, c'est-à-dire les magistrats, les avocats, voire même les greffiers. qui en parlent le mieux et qui savent ce qu'il faut faire pour l'améliorer si nécessaire, mais certainement pas les politiciens: la politique, c'est un autre métier, et ne confondons pas le mélange des genres.
Ma viande, je l'achète chez un boucher, parce que c'est son métier, idem pour le pain, chez le boulanger: eux savent faire, moi pas. Alors, que ceux qui n'ont aucune connaissance du droit, aucune pratique de la justice, aucune connaissance même des justiciables, restent à l'écart et ne se mêlent pas de ce qu'ils ne connaissent pas, et surtout, surtout, ne fassent pas semblant de connaitre! Donc, attention à ce que la justice reste la propriété de la Patrie, et non pas celle d'un parti, quel qu'il soit.
Au Sénégal, nous avons la chance d'avoir un corps magistral de haute qualité, conservons cet acquis. Qu'au football, il y ait au SENEGAL, vingt millions de sélectionneurs, je trouve cela plutôt amusant (d'autant que je n'y connais rien personnellement!), mais qu'il y ait vingt millions de réformateurs de la justice, là ça me dérange profondément, car souvent, dans ce domaine, même quand on a au départ la volonté de bien faire, ça se termine souvent par une catastrophe. Alors, prudence. Que ceux qui préfèrent soigner leur cancer avec un marabout, plutôt qu'avec un médecin reconnu et patenté le fassent, c'est leur droit, car c'est leur vie et elle leur appartient. Mais l'institution judiciaire appartient à la patrie toute entière, ce n'est pas tout à fait la même chose.
Alors, à surveiller avec la plus grande attention, et attendons la suite avec la plus grande vigilance!
Me François Jurain