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4e Colloque international du Centre des hautes études de défense et de sécurité : pour que la résilience se construise aussi depuis les territoires

Jeudi 1 Octobre 2026

Alioune AW, Délégué de quartier

Les 6 et 7 octobre 2026, Dakar accueillera le 4e Colloque international du Centre des Hautes Études de Défense et de Sécurité (CHEDS), à l'hôtel Azalaï, autour du thème : « Repenser la résilience en Afrique : sécurité, gouvernance et développement durable ». Alors que le continent traverse de profondes mutations géopolitiques et environnementales, cette rencontre offre l'occasion de poser une question essentielle : comment renforcer les capacités de l'Afrique à anticiper, absorber et surmonter les crises ? Une réponse passe aussi par un meilleur ancrage dans les territoires, les communautés et les relais locaux.

 

Longtemps appréhendée sous un angle étatique et centralisé, la résilience a surtout été associée à la capacité des gouvernements à résister aux chocs majeurs ou à réagir aux crises. Or, qu'il s'agisse de ruptures sécuritaires, de crises sanitaires, de chocs climatiques ou de tensions sociales, les vulnérabilités apparaissent d'abord au niveau local. C'est également là que se trouvent des capacités essentielles de résistance, de solidarité et de rebond.

 

La notion de sécurité en Afrique a profondément évolué : elle ne se limite plus au maintien de l'ordre public ni à la défense des frontières, mais englobe désormais un large spectre de menaces transnationales : extrémisme violent, criminalité organisée, trafics illicites, cyberattaques, désinformation, conflits liés à la raréfaction des ressources naturelles. Cette évolution s'inscrit dans une dégradation géostratégique préoccupante à l'échelle du continent : selon l'équipe de suivi des sanctions des Nations unies, le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (JNIM, affilié à Al-Qaïda au Maghreb islamique) aurait atteint sa capacité opérationnelle la plus élevée depuis 2018, et son extension progressive du Sahel central vers les pays côtiers du golfe de Guinée illustre la porosité croissante des zones frontalières et la circulation régionale des groupes armés. 

 

Cette dégradation est aggravée par la recomposition en cours des cadres de coopération régionale en matière de sécurité, illustrée par le retrait de plusieurs États sahéliens de la CEDEAO au profit de l'Alliance des États du Sahel, qui complexifie la coordination face à une menace pourtant transfrontalière. La géopolitique régionale pèse ainsi directement sur la sécurité intérieure de nombreux pays africains, et c'est aussi à cette échelle que se pose la question du maillage territorial : leurs relais traditionnels ou administratifs ne sont pas de simples sujets à protéger, ils peuvent contribuer à la prévention et à la vigilance, en identifiant les signaux faibles, en apaisant les tensions et en favorisant la circulation de l'information. 

 

Au Sénégal, plusieurs spécialistes de la prévention de l'extrémisme soulignent à cet égard le rôle que jouent des réseaux communautaires féminins comme les Bajenu Gox dans la détection précoce des signes de radicalisation ; un programme de formation destiné à ces marraines de quartier et à d'autres femmes leaders communautaires a ainsi été déployé fin 2025 dans les départements de Kédougou, Saraya, Tambacounda et Bakel, afin de renforcer leurs compétences en veille communautaire et en mécanismes d'alerte. De par son statut de représentant de l'administration au niveau du quartier, le Délégué de quartier est appelé à exercer une forme d'autorité sur ces composantes communautaires, qui mérite d'être davantage reconnue. Cohésion sociale, confiance et capacité d'alerte deviennent ainsi des composantes à part entière d'une politique de sécurité qui entend agir en amont.

 

La gouvernance ne saurait, de son côté, se réduire à la production de lois, de décrets ou de stratégies nationales depuis les capitales : sa légitimité se mesure aussi à son impact concret sur le quotidien des citoyens. Un État solide est celui qui reconnaît et consolide l'action publique dès son échelon le plus proche des populations. Partout en Afrique, cet échelon est incarné par une diversité d'intermédiaires communautaires et d'administrateurs locaux : chefs de village, autorités traditionnelles, chefs de zone, relais communautaires, représentants d'îlots ou comités locaux de développement. 

 

Cette diversité reflète la pluralité des systèmes administratifs, des organisations territoriales et des structures communautaires propres aux différents pays africains ; malgré cette variété de cadres et de pratiques, ces acteurs contribuent, à des degrés divers, à maintenir le lien social et institutionnel. Cette réalité est notamment documentée par Afrobarometer : une enquête menée dans 31 pays africains montre que les autorités traditionnelles bénéficient globalement d'un niveau de confiance important et jouent un rôle reconnu dans le règlement des différends et certaines dimensions de la gouvernance locale. Ces résultats ne sauraient être généralisés à tous les acteurs locaux, mais ils illustrent la persistance de cet ancrage communautaire (Afrobarometer, Dépêche n° 548, Carolyn Logan et Kelechi Amakoh, 8 septembre 2022).

 

Au Sénégal, le Délégué de quartier illustre cette fonction d'intermédiaire institutionnel. À l'intersection de la population, de l'administration territoriale, des municipalités et des forces de sécurité, il contribue au maillage administratif, non pas en se substituant aux experts, aux forces de défense et de sécurité, aux services administratifs ou aux analystes stratégiques, mais en apportant une connaissance directe et contextualisée du terrain. 

 

Cet apport peut s'articuler autour de trois fonctions : la régulation et la médiation sociale, qui consistent à apaiser les litiges de voisinage, rapprocher les points de vue, favoriser le dialogue et prévenir les tensions ; la veille et l'alerte précoce, qui permettent de repérer les vulnérabilités émergentes ou les situations préoccupantes et de les signaler aux autorités compétentes ; et l'interface avec le public, qui favorise la circulation de l'information, l'explication des politiques publiques, l'orientation des habitants et la remontée de leurs préoccupations. Mieux reconnaître cette fonction renforcerait le maillage administratif, améliorerait la circulation de l'information et permettrait d'adapter l'action publique aux réalités vécues.

 

La stabilité de l'Afrique est enfin indissociable de sa capacité à bâtir un développement durable, souverain et inclusif. Sécurité alimentaire, énergie, eau, santé, éducation, emploi des jeunes et transition numérique constituent autant de dimensions essentielles, où les dépendances extérieures peuvent devenir des facteurs de vulnérabilité. Ces grandes orientations resteront toutefois théoriques si elles ignorent l'échelle des quartiers et des villages, où les crises climatiques produisent souvent leurs effets les plus directs. 

 

Le rapport de l'Organisation météorologique mondiale (OMM) sur l'état du climat en Afrique en 2025, publié le 18 juin 2026, rappelle l'ampleur du défi : les phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes ont affecté au moins 13 millions de personnes et causé plus de 3 000 décès sur le continent, les inondations représentant plus de la moitié des événements extrêmes rapportés ; le rapport souligne également que moins de 40 % des pays africains disposent de capacités adéquates de préparation et de réponse en matière d'alertes précoces multirisques. 

 

La prévention ne peut donc reposer uniquement sur les dispositifs nationaux ou techniques : les alertes doivent parvenir aux populations, être comprises et relayées par des acteurs capables d'agir dans leur environnement immédiat. C'est aussi à cette échelle que se déploient des réponses souvent décisives : solidarités communautaires, tontines et mutuelles, gestion participative des ressources, savoirs endogènes, initiatives citoyennes. Sans l'adhésion des communautés, les stratégies de développement risquent de rester insuffisamment connectées aux réalités économiques et sociales.

 

Pour que les réflexions du 4e Colloque international du CHEDS puissent nourrir durablement les politiques publiques, trois orientations méritent une attention particulière. 

 

La première consiste à reconnaître davantage les acteurs locaux : un cadre d'action clarifié et un statut adapté aux missions effectivement exercées renforceraient leur contribution à l'action publique : au Sénégal, le décret régissant le Délégué de quartier ne mentionne aucune mission de coordination lors des inondations ou des situations d'urgence locale, alors que ce rôle est aujourd'hui assumé dans les faits, illustrant ce décalage entre le cadre juridique et la réalité du terrain. 

 

La deuxième orientation porte sur la structuration des remontées d'information : des mécanismes ascendants, réguliers et organisés permettraient de mieux intégrer les alertes, les risques environnementaux, les tensions sociales et les urgences locales à l'analyse et à la décision. 

 

La troisième, enfin, appelle à renforcer les capacités et les moyens de ces relais : formation et ressources matérielles minimales sont nécessaires pour que leur engagement ne repose pas uniquement sur leur disponibilité personnelle et leur bonne volonté. Leur association en amont de la conception des politiques de sécurité, de gouvernance et de développement (plutôt que leur seule sollicitation au moment de la mise en œuvre) permettrait, plus largement, de mieux intégrer les réalités locales à la décision publique.

 

Le 4e Colloque international du CHEDS offre ainsi une opportunité d'approfondir la pensée stratégique africaine en rapprochant les ambitions continentales des réalités concrètes des territoires. Il ne s'agit ni d'opposer le niveau national au niveau local, ni de substituer les acteurs de terrain aux institutions compétentes, mais de mieux articuler les différentes échelles d'action : les stratégies nationales et continentales ont besoin, pour devenir effectives, de relais, d'appropriation et de dynamiques collectives. La solidité du continent dépend aussi de celle de ses communautés, car c'est là que se vivent les crises, que se perçoivent les premiers signaux, que se mobilisent les solidarités et que s'inventent souvent les premières réponses. 

 

Renforcer la concertation avec les collectivités et les communautés, valoriser l'action de leurs acteurs et soutenir leur contribution aux politiques publiques permettrait de consolider une souveraineté partagée, dans laquelle chaque quartier et chaque village prend part à la sécurité et au développement du continent. Car une Afrique résiliente ne sera pas seulement celle qui saura penser et décider à l'échelle des États et du continent : elle sera aussi celle qui saura écouter, mobiliser et renforcer ses territoires et ses communautés.

 

Alioune AW

Délégué de quartier, Keur Massar Nord

Secrétaire général de l'Association des Délégués de quartier de Keur Massar Nord

Email : badou60@gmail.com

 
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