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Requiem pour la République

Mardi 28 Juin 2016


La République, livide, est par terre, son sang gicle sur ses murs et sur les symboles de ses institutions ; ses habits sont en lambeaux, son image est détruite et ses valeurs piétinées. Comble d’hypocrisie : sa messe de requiem est dite en un chœur confondant par une multitude d’acteurs publics et privés d’un pays probablement atteint par un moment de folie susceptible d’emporter son âme ! Tous s’y mettent,  y compris ceux qui avaient été les plus en verve dans la nécessité de restaurer la République dans ses fondements. Qui peut oublier leur détermination, il y a à peine 4 ans, quand, au prix de leurs vies, certains Sénégalais s’étaient sacrifiés pour que ce qu’on appelait un nouveau type de sénégalais (NTS) voit le jour. Le pays était alors charmé par la promesse d’une transformation qualitative qu’un candidat ‘né après les indépendances’ avait su lui vendre, avec en prime la perspective de le mettre sur la voie de la prospérité !
 
De ces élans patriotiques, il n'en reste plus que cet étrange silence de cimetière. Une gêne. Comme hypnotisé, le peuple sénégalais est dans l’attente de l’enterrement, de première classe, de ce corps devenu inerte parce que dépouillé de la sobriété et des vertus tant déclamées par ceux qui avaient cherché à l'en parer.

Ils lui ont plutôt infligé des coups d'une autre nature, qui ont violenté, violé, volé cette république par ailleurs vénalisée dans le but de créer les conditions propices en ces lieux où se déroule, depuis le 28 mai, un dialogue-deal soporifique, sans consistance autre que le complot à vaste échelle contre le pays et le peuple. Le projet 'démocraticide' est en marche en vue d’installer au banquet de l’Etat, aux côtés des nouveaux ripoux, les anciens voleurs libéraux, pendant que contribuables et citoyens ordinaires, sonnés, boivent la tasse, dans un silence de mort !

Ce qui se faisait par la ruse relève désormais d’une mal-gouvernance publiquement assumée. Le ‘je-m’en-foutisme’ est poussé à son summum, avec la mobilisation des éternels partisans de l’utilisation de la République à des fins privées. C’est le piratage de la culture du ‘Berndé’ par le pouvoir politique, qui peut même se targuer d’avoir reçu l’assentiment des Chefs religieux, les Khalifes, surtout de la religion musulmane.
Le dernier clou sur le cercueil de la République, c'est cette surprenante tournure que prend le sort de Karim Wade. D'un brusque mouvement, à peine contredit par les dissonances légères d’acteurs de gauche, pris de remords mais trop mouillés dans l’action néfaste de ce régime, son cas trouve une issue...heureuse.

Après avoir fait dépenser au pays de folles sommes au profit d’avocats, de juges, de journalistes, et de tant d’autres interlopes intercesseurs, pour traquer les milliards détournés par le fils de l’ancien président sénégalais et ses acolytes, voilà que, soudain, tout est effacé. Comme un roi, le quidam est prié, supplié, de quitter sa cellule. Au même moment, d’autres voleurs à milliards du régime PDS sont recyclés dans une atmosphère Al-Caponesque parce que, dit-on, il faut dialoguer. Et du haut de son palais, le Président sénégalais actuel, lui-même justiciable potentiel si la justice s’intéressait un jour à ses biens, tient la baguette pour battre le rappel des…criminels conviés, à ses côtés, au partage des restes d'une République privatisée.

Surréaliste scène ! Après avoir rêvé de voir le Sénégal sous un régime transparent et redevable, voilà donc que, profil bas, bouche cousue, tous se taisent. On ne s’indigne plus. Ni du détournement des hydrocarbures du pays par une coterie de proches du Président, qui jette le Sénégal sur la route vers la malédiction des ressources, ni des compensations mafieuses à Bictogo et Arcelor-Mittal, ni des nombreux autres scandales financiers, ni du reniement sur la réduction du mandat présidentiel, ni de l’organisation d’un coûteux et inutile référendum, ni de l’impasse du projet d’émergence, ni des crises dans les secteurs de l’éducation, de la santé, de l’emploi, ni de la politisation, voire de l’ethnicisation des postes. 

Le pays est prostré par une compromission généralisée qui affecte tous les segments de la société, de la magistrature aux religieux (à un degré moindre l’Eglise catholique et encore !), aux médias, aux intellectuels, aux artistes, aux armées, bref toutes les forces vives de la société sont assoupies. Les descendants ont vraiment tropicalisé, pour le pratiquer, le vil pétainisme !

La libération prévisible de Wade-fils inscrite dans ce cercle vicieux donne alors à penser qu'il n'avait été jeté en taule que dans le cadre d’un deal sciemment mûri loin de l’espace public, démocratique. Dernier en date parmi les criminels à col blanc sortis de prison par une justice et un Exécutif décidément généreux avec l’interprétation des normes d’une vraie République, il symbolise (rait) la déchéance de la république pendant que la société ne s’offusque pas de la voir prendre la place en prison de ceux qui doivent y être ?
Dans la citadelle du silence, au milieu du menu fretin, sa messe de requiem pourra être dite – par des officiants spéciaux !

Par Adama Gaye
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