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Le Sénégal confrérique et malikite face au croissant de Lune (Partie 1)

Mercredi 24 Mai 2017

Le Sénégal confrérique et malikite face au croissant de Lune (Partie 1)
Il n’est pas simple de se faire une idée claire de la position du Sénégal sur la détermination du mois lunaire. Tout le monde sait qu’il fut des temps où les flottements faisaient légion. C’est tellement vrai que sans cela on ne comprend rien à la création de la Commission Nationale de Concertation sur le Croissant Lunaire (CONACOC) dans les années 1996. Personne ne peut nier aussi que c’est au niveau même du leadership confrérique que des divergences étaient notées. Dans les lignes qui suivent, le but n’est pas de revenir sur ses malaises de Lune au Sénégal mais de chercher à comprendre et expliquer pourquoi le pays a du mal à déterminer le mois lunaire à l’unisson.
 
En effet, le pays qu’on peut qualifier de majoritairement confrérique et d’obédience malikite devrait avoir une certaine stabilité par rapport à cette question en s’appuyant sur ces deux sources potentielles d’unité. Or, entre confréries et au sein d’une même confrérie, il y a eu des attitudes et décisions qui ont empêché le jeûne à l’unisson et un accord sur une détermination commune du mois lunaire.
 
Pour comprendre, il faut commencer par noter que s’il y a divergence dans les confréries ce n’est pas parce que chacune d’elle a une position qui lui est propre sur la détermination du mois lunaire. Par définition, les confréries du Sénégal qui se réclament de la tradition soufie n’ont pas leur propre école de Fiqh et se disent toutes appartenir à l’école malikite qui elle, a défini une position sur la détermination du mois de Ramadan. Qui suit de près la question se rend compte que deux options sont en jeu : i) la détermination du mois de Ramadan (et par extrapolation du mois lunaire) à l’échelle du territoire national, ii) le respect de la position de l’école malikite.
 
On va voir que les choses ne sont pas aussi simples qu’on pourrait le penser. En effet, l’idée largement partagée au sein de membres influents des confréries et qui est aussi défendue actuellement par la CONNACOC, c’est qu’il existe une référence qui justifie et autorise la détermination du mois de Ramadan et par extrapolation du mois lunaire par pays et que par conséquent le Sénégal a le droit de s’autodéterminer sur la question.
 
Cette position de prime abord pertinente se heurte à un problème de taille : elle se fonde essentiellement sur une référence scripturaire dite hadith de Kuraybdont l’interprétation qui aboutit à justifier le jeûne du mois de Ramadan par pays « Balad » est celle de l’école chafiite et pas du tout celle malikite. En effet, toutes les références de l’école malikite, même s’il y a souvent des postions qui sortent de ce qui prévaut (jumhûr, machhûr) dans celle-ci, mentionnent que ladite école considère que le musulman se doit de jeûner dès que lui parvient une information fiable sur l’apparition du croissant de Lunaire quelque part dans le monde. Tous les érudits sénégalais de l’école malikite vous confirmeront cela.
 
Et il faut noter que l’avis disant que tous les musulmans sont engagés par une apparition du croissant de Lune partout dans le monde est celle des trois écoles sunnites ; malikite, hanafite et hanbalite. Seule l’école chafiite défend l’option pays (Cf, ouvrages de référence en Fiqh comme « al fiqhul islamiy wa adillatuh » – le Fiqh islamique et ses références-. Il découle de ce qui précède que la dynamique en cours de radicalisation sur une vision-territoire national est une option aux relents nationalistes et en déphasage avec l’école malikite sur la question.
 
Cela étant dit, il est nécessaire de revenir à cette référence que des oulémas chafiites aussi réputés que An-nawawi ont interprété dans le sens de justifier que chaque pays devait se limiter à sa propre vision du croissant de Lune. Il s’agit d’un dialogue entre un monsieur du nom de Kurayb et Ibn Abbas, oncle du prophète (SAWS) et grandissime érudit de la Oumma. En voici une traduction qui nous semble satisfaisante :
 
« Kurayb raconte que Ummul-Fadhl l'avait envoyé [de Médine, en Arabie,] à Châm [Syrie] auprès de Mu'âwiya (que Dieu les agrée). Il relate : "Je me rendis à Châm et y fis ce pour quoi elle m'y avait envoyé. Le mois de ramadan commença alors que j'étais à Châm. Je vis le croissant du début de ramadan la nuit de vendredi. Je rentrai à Médine dans la fin du mois de ramadan. Abdullâh ibn Abbâs me questionna, puis, parlant du croissant, me dit : "Quand avez-vous vu le croissant ?" – La nuit de vendredi [c'est-à-dire la nuit de jeudi à vendredi]. – L'as-tu vu toi-même ? – Oui. Les gens aussi l'ont vu, ils ont (débuté) le jeûne [dès le lendemain, vendredi matin], et Mu'âwiya aussi." Il me dit : "Mais nous, nous l'avons vu la nuit de samedi [c'est-à-dire la nuit de vendredi à samedi]. Nous n'arrêterons donc pas de jeûner jusqu'à ce que nous complétions trente jours ou voyions le croissant (du nouveau mois)." Je dis : "Ne te suffiras-tu pas du fait que Mu'âwiya l'a vu et a commencé le jeûne [dès vendredi matin] ? – Non, me répondit-il, c'est ainsi que le Prophète nous a ordonné de faire"" (rapporté par Muslim, at-Tirmidhî, Abû Dâoûd, an-Nassâ'ï). (Cf. http://www.maison-islam.com/articles/?p=306 )
 
Les divergences dans l’interprétation de ce dialogue qui a été popularisé dans la littérature sous l’intitulé « hadithouKourayb » se cristallisent autour de cette dernière expression d’Ibn Abbâs : "C'est ainsi que le Prophète nous a ordonné de faire". La question est alors « Qu’est-ce que le prophète (SAWS) a ordonné de faire ? » En tout cas, l’interprétation voulant que hadithouKourayb soit le fondement d’une détermination du mois de Ramadan par paysa fini par être celle de l’école chafiite.
 
Mais, répétons-le, à l’exception de l’école chafiite, les autres écoles sunnites y compris malikite considèrent que le musulman doit commencer son jeûne dès que lui parvient une information fiable sur l’apparition du croissant de Lune quelque part dans le monde. Même l’école chafiite qui opte pour une vision-pays ouvre la possibilité pour des pays voisins de déterminer de façon commune le mois de Ramadan.
 
Cela fait que certains membres des confréries du Sénégal qui considèrent que lorsque le croissant de Lune est aperçu dans les pays voisins cela engage le pays sont beaucoup plus en phase avec l’école malikite que ceux qui optent pour une vision strictement restreinte au territoire national. Et ces derniers ne pourraient trouver de raison valable à leur posture du point de vue de la Charia et de l’école malikite que si l’information de l’apparition du croissant de Lune quelque part dans le monde n’est pas fiable.
 
Il faut aussi ajouter à ce débat que l’Académie interétatique de Fiqh a entériné depuis 1986 si ce n’est avant, la résolution selon laquelle « lâ ‘ibratabikhtilâfilmatâli ‘ » (l’argument de lamultiplicité des levants n’est pas pertinent). Il en découle que cette Académie où se rencontrent des oulémas du monde entier établit que l’apparition du croissant de Lune quelque part dans le monde vaut pour tous les musulmans. Eu égard à cette résolution, le Sénégal se marginalise par son option vision-pays.
 
Toutefois, pour rendre justice au Sénégal sur cette question, il faut noter qu’à part les pays à majorité musulmane ou non qui recourent au calcul astronomique, tout le reste y compris l’Arabie saoudite, pratique l’option vision-pays. Dans ce cadre, même l’Arabie saoudite qui se réclame de l’école hanbalite n’est pas en phase avec celle-ci ni avec la résolution de l’Académie mondiale de Fiqh sauf quand elle prend en compte le calcul astronomique pour ce qui est de l’instant de la conjonction. Elle aussi ne pourrait se justifier qu’à travers la question de la fiabilité de l’information venant du dehors de ses frontières.
 
Toujours pour rendre justice au Sénégal sur cette question, il faut mentionner que la CONACOC a essayé de mettre en œuvre la vision-monde qui est celle de l’école malikite et vision-pays et pays voisins de l’école chafiite à travers une rencontre entre des pays de l’Afrique de l’ouest et du Maghreb en 1999. Hélas, les autorités politiques n’ont pas suivi. Depuis, on observe un certain durcissement sur l’option vision-territoire national qui pourrait se comprendre par la non résolution de la problématique de la collecte et de la validation à l’échelle de toute la Oumma de l’information sur le mois lunaire. 
 
Revenons à ce qui fonde l’option vision-pays pour dire qu’un éminent ouléma de l’école chafiite comme An-nawawi déduit de hadithouKourayb que chaque pays doit se limiter à sa « propre vision » tout en considérant que la vision d’un pays donné vaut pour les pays proches et pas pour les éloignés. A bien y réfléchir, on ne peut quand même pas nier qu’Ibn Abbas a fait référence à « nous » dans et on ne voit pas à quoi ce pronom personnel pourrait faire référence si ce n’est la communauté musulmane de Médine.
 
Donc, selon l’interprétation qui prévaut dans l’école chafiite, il y a dans les propos d’Ibn Abbas l’idée d’une apparition du croissant de Lune dans un lieu notamment la Syrie de l’époque qui n’engage pas les musulmans d’un autre endroit en l’occurrence Médine. Selon ce point de vue, alors, c’est parce-que Médine est tellement éloignée de Damas, qu’Ibn Abbas considère que l’apparition du croissant de Lune là-bas n’engage pas Médine.
 
En toute logique, les tenants de cette compréhension se disent que ces deux localités ne peuvent pas être engagées par la même détermination du mois lunaire vu qu’ils n’appartiennent pas au même « levant ». Ici, « Levant/Horizon » (matâli ‘) s’entend au sens de première apparition du croissant de Lune. Et puisque le croissant de Lune se lève et apparait à l’horizon au-dessus de nos têtes en tant qu’observateurs sur Terre, le problème de la projection de cette première apparition dans un espace géographique se pose nécessairement pour ne pas se perdre dans un « débat aérien » pour lequel le Fiqh n’aura pas matière pour trancher.
 
Alors, il devient tout à fait fondé de se dire que Damas peut représenter un point tellement éloigné qu’il n’appartient pas au même « Levant » que Médine. Dans ce cadre, il suffit de voir une carte pour se rendre compte qu’entre Médine et Damas, il faut compter au moins 1000 km.
 
Si on pose l’hypothèse pertinente, selon l’interprétation de l’école chafiite, qu’Ibn Abbas avait en tête que deux localités séparées par environ 1000Km n’appartiennent pas au même « Levant » tout en rappelant que cette notion n’est nullement mentionnée dans ce dialogue, alors il faut en déduire que la question suivante devient incontournable : « Quelle est la distance minimale pour considérer que deux localités appartiennent à la même unité d’apparition du croissant de Lune appelée « Levant » et sont concernées par une détermination commune du mois lunaire? »
 
Or, personne parmi ceux qui déduisent de hadithouKourayb l’option vision-pays n’a jamais tiré de ce dialogue la moindre indication en termes de distance (ou de nombre de jours de marche comme cela se faisait à l’époque) à laquelle correspond un même « Levant » ou « Horizon » A noter qu’il serait embarrassant qu’Ibn Abbas aie en vue une détermination du mois de Ramadan reposant sur un critère de « Levant » et de localité sans dire,  pour un culte aussi important, par quel moyen le musulman pourra-t-il reconnaitre à quoi correspond un « Levant ».
 
Tous les principologues « usûliyyûn » vous diront que la Charia donne toujours un mode de détermination de la cause légale « as-sababach-char ‘iy » de ses prescriptions. Par exemple, la cause légale de la réduction des unités de prière est le voyage qui se détermine par une distance entre un lieu de départ et un autre d’arrivée. Nous verrons que cette absence de référence pour l’unité de mesure géographique du « Levant » dans ce dialogue montre très vraisemblablement que ce n’est pas la variable distance qui est en jeu.
 
 
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