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Entretien - Christophe Bigot (Ambassadeur de France): "Le Franc Cfa est une monnaie, pas un objet intellectuel".

Lundi 22 Mai 2017

En visite dans les locaux de Dmédia, le Haut représentant de la République Française a eu le temps de s’entretenir avec les journalistes des différents supports. Une occasion d’évoquer plusieurs sujets dont l’actualité brûlante de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la république. Sans oublier le thème discordant du franc Cfa que son Excellence Christophe Bigot ramène à une monnaie, un statut bien éloigné d’un outil intellectuel.


Emmanuel Macron vient d’accéder à la magistrature suprême française. Pourrions-nous nous attendre à une nouvelle forme de coopération ou plutôt à une continuité dans la relation entre les deux pays ?
 
Emmanuel Macron est très jeune, puisqu’il n’a que trente-neuf ans. Il incarne non seulement un renouvellement de la génération, mais aussi de la classe politique puisqu’il est issu d’un mouvement qui a à peine un an, surtout qu’aucune des formations politiques françaises classiques n’a participé au second tour. Mais pour ce qui est de sa vision pour l’Afrique, dans quelques-unes de ses sorties, il a développé notamment sur la jeunesse, a insisté sur la société civile, l’éducation et sur son souhait de mobiliser toutes les forces dans les relations entre les Etats. Mais je dois dire que les relations entre le Sénégal et la France sont excellentes.
 
D’ailleurs, le Président Macky Sall a l’habitude de dire que le problème dans les relations entre les deux pays est qu’il n’y a pas de problèmes. Évidemment, cette relation peut s’amplifier en imaginant plus d’investissements français dans d’autres secteurs que ceux habituels. Par exemple, je pense à l’agriculture, chercher à accueillir plus d’étudiants sénégalais en France. Il est vrai qu’il y a une marge de progression, mais la relation est déjà excellente. Vous le verrez puisque le Président Macron veut mettre le focus en mettant davantage de vie sur la jeunesse et la société civile.
 
Les Sénégalais de manière générale constatent qu’il y a une permanence de la domination des intérêts français par rapport à ceux du Sénégal. Est-ce qu’il n’y a pas une surdétermination du Président Macron comme cela a été le cas hier avec Hollande par rapport aux intérêts français ?
 
Je ne suis pas d’accord parce que je ne vois pas de domination. Quand vous voyez les chiffres, on peut dire que le Sénégal est un pays ouvert sur le monde avec beaucoup de participations étrangères. Par exemple, en ce qui concerne les secteurs bancaires et pétroliers, ils sont contrôlés, soit par des intérêts marocains, anglais ou américains. Les exemples peuvent être multipliés. Dans le secteur des exportations, les phosphates sont contrôlés par un groupe indien sans parler de l’or qui est contrôlé par les Canadiens. Tout cela pour dire qu’il n’y a aucune domination.
 
Au contraire, il existe un esprit de partenariat avec des entreprises qui viennent investir, qui apportent des capitaux, paient des impôts, emploient des Sénégalais et se plaisent bien ici. C’est dire que ces entreprises deviennent plus franco-sénégalaises que françaises. C’est tant mieux surtout que cela leur permet de bien connaitre le terrain, savent ce qui est nécessaire et utile.  Nous sommes dans une économie ouverte avec une mondialisation connue par tout le monde.
 
Mais aussi il faut savoir bien choisir ses partenaires pour la durée. Il y a une différence entre le partenaire pour deux ans et celui pour trente ou quarante ans. Il faut rappeler également qu’il n’y a pas que le volet économique entre les deux pays. Sur la question relative à l’éducation, il y a dix mille étudiants sénégalais en France sans oublier les lycées et collèges français basés au Sénégal. Sur le volet sécuritaire, il existe une coopération forte entre les forces armées françaises et sénégalaises. Des exercices sont faits ensemble, des équipements sont offerts. Autant de choses qui enrichissent les relations entre les deux pays. En conclusion, je peux même dire qu’il y a une dimension affective qui est très importante.
 
Au second tour de la présidentielle, Marine Le Pen a eu un bon score. Ce qui montre une montée de l’extrême droite. Qu’est-ce qui explique cette poussée du nationalisme constaté dans plusieurs pays européens ?
 
Au Sénégal, Marine Le Pen a réalisé un score 13% des voix contre 87% pour Emmanuel Macron. A l’échelle nationale, Mme Le Pen, elle a fait à peu près 33% des voix. Ce qui fait que la victoire de M. Macron est très large, même s’il est également vrai que le Front national a réalisé le meilleur score de toute son histoire. Ce qui doit être pris en compte. Cela traduit tout naturellement des colères, des ressentiments, des frustrations, un malaise devant la mondialisation, devant l’évolution de l’Europe, une croissance économique très faible depuis de très nombreuses années.
 
Il y a aussi un niveau de chômage très élevé puisque le taux est à 10%. Maintenant, le Président Macron est celui de tous les Français et il souhaiterait, comme il l’a dit, entendre toutes les voix. C’est-à-dire ceux qui croient que la mondialisation est une chance, ceux qui ont l’optimisme en eux, ceux qui ont une vision positive du monde, ouverts au monde, mais aussi ceux qui sont dans les difficultés dans les zones périurbaines, rurales. Je dois dire que M. Macron a déclaré qu’il a une vision extrêmement favorable à l’Europe. Il n’a pas caché ses ambitions et dans ses meetings, il faisait diffuser l’hymne européen.
 
Les Français ont voté pour lui tout en sachant qu’il a cette ambition. Ce qui marque une limite à cette vision sur le populisme qui n’est pas le privilège de l’Europe. Sans donner de noms, on voit que d’autres pays ont été touchés par cette vague. En tout cas, les deux tiers ont refusé de céder à cette tentation. Ce n’est pas seulement d’avoir une Europe ouverte, mais aussi une France ouverte.
 
Qu’il y ait une émigration certes maitrisée et régulée, mais qu’il y ait une immigration, de continuer de maintenir les relations entre la France et les pays partenaires, surtout qu’il y a des types de profils qui n’existent pas en France et dont nous avons besoin. Au Sénégal, il y a des circuits où l’on peut être formé pour ensuite poursuivre les deuxième et troisième cycles en France. Ce sera l’occasion de créer de l’expertise, revenir au Sénégal et lancer une entreprise.
 
Et votre position dans la lutte contre le terrorisme ?
 
La France va continuer de lutter contre le terrorisme. C’est sa fierté d’avoir été prêt à voir ses soldats mourir sur le territoire africain pour défendre ses idéaux de liberté et de principe. D’ailleurs, la France a perdu au mois de novembre dernier un de ses soldats au Mali. Maintenant, le Président Macron a dit qu’il allait mettre l’accent sur le renforcement des capacités africaines, pour que les armées africaines, les services de renseignements, les gendarmeries et polices puissent jouer pleinement leur rôle.
 
Il n’y a pas une sécurité de l’Europe et une autre concernant l’Afrique. Il faut que l’on travaille ensemble car c’est ainsi que l’on peut prévenir et réprimer au mieux le terrorisme. Même si le tableau est loin d’être satisfaisant, il faut dire qu’il y a eu des succès. Mais regardez ce qui se passe en Libye, en Syrie et en Irak. Daesh est train d’être battu. Donc, les avancées existent, même s’il faut se demander où ces terroristes vont se rendre, quels terrains de combat vont-ils créer à nouveau. Battus, ils ne vont pas revenir à une vie normale.
 
Autant l’opération Serval a permis de sauver le Mali, autant plusieurs Chefs d’Etat de l’Union africaine accusent la France d’être l’élément déclencheur de la crise au Sahel avec notamment l’intervention non assumée et non maitrisée en Libye…
 
On peut toujours refaire l’histoire. A l’époque, je rappelle que c’est le peuple libyen qui s’était révolté contre le colonel Kadhafi. Nous étions en face du printemps arabe et tout le monde souhaitait son succès. Malheureusement après, les différentes parties libyennes n’ont pas été en mesure de s’entendre entre elles.
 
Les ferments de guerre civile n’ont pas été installés en Libye par l’Occident. Aujourd’hui, on ne va pas rappeler toute cette histoire pour expliquer les mouvements terroristes. Par exemple, ce qui se passe dans la zone Boko Haram n’a rien à voir avec la Libye. Également au Mali, il y a beaucoup d’autres paramètres qui ne sont pas liés au conflit en Libye.
 
Comment évaluez-vous le niveau de risques d’attaque contre le Sénégal ainsi que dans les pays limitrophes ?
 
Personne ne peut être à l’abri contre le terrorisme. Tous les pays de la planète on eu à faire d’une manière ou d’une autre au terrorisme. Donc, il n’y a pas de recette magique. Ce qui est important de savoir est qu’il faut développer la coopération régionale, internationale et faire en sorte que les forces armées, polices, gendarmeries et services de renseignements travaillent étroitement.
 
Pour le Sénégal, nous avons développé depuis longtemps une coopération basée sur les échanges de renseignements, de la fourniture d’équipements, l’apport d’experts, l’organisation de manœuvres opérationnelles. Tout cela permet d’aller vers la prévention du terrorisme. Maintenant, j’ai l’habitude de dire que l’action militaire ne suffit pas pour venir à bout.
 
Sur la durée, il faut faire un travail éducatif, faire un travail sur le terrain des idées, développer des doctrines anti djihadistes, utiliser les réseaux sociaux. Que les victimes du terrorisme puissent dire que les doctrines du terrorisme n’ont rien à voir avec l’islam. Il faut faire des actions sur le terrain économique pour que personne ne se sente exclu.
 
Des intellectuels africains parlent d’une sortie de la zone franc (Cfa). Quel est la position de la France par rapport à ce problématique ?
 
Il appartient aux Africains de prendre la décision. Ils sont souverains et ce sont eux qui sont les maitres de leur monnaie. Mais je dois dire que c’est un débat qui est plus ancien que le franc CFA, un débat récurent sans compter l’existence d’une querelle qui est politique ou intellectuelle.
 
Seulement, il se trouve qu’il s’agit d’une monnaie et non d’un objet intellectuel. Et il me semble que le franc CFA a réussi ce que nous en Europe n’avons pas réussi pendant plusieurs années. C’est-à-dire avoir une monnaie unique pour une région. Donc, il y a cet élément d’unicité.
 
L’autre élément est la stabilité parce que vous avez des pays qui, grâce au CFA, sont des pays sans inflation, il n’y a pas de dévaluation. C’est très important pour l’économie, pour les investisseurs et pour les échanges. On peut regarder les chiffres. Aujourd’hui, la région africaine qui se porte le mieux sur le plan économique est la zone franc. Mais comme je l’ai dit, il appartient aux Africains de décider et pas à la France.
 
On dit souvent que les États n’ont pas d’amis, mais seulement des intérêts… (Il coupe et répond).
 
Je ne suis pas d’accord avec cette idée qui ne correspond pas du tout à la réalité. C’est comme si vous disiez que vous-même, vous n’aviez que des intérêts et pas des amis. Je n’oserai pas le dire.
 
Quels sont les avantages que la France tire du franc CFA ?
 
La France n’en tire aucun avantage particulier. Quand vous avez une monnaie, il faut des devises, de la liquidité. Donc, vous êtes obligés en quelque sorte de geler des liquidités qui servent de garantie à la monnaie. Dans le dispositif actuel, ces liquidités sont rémunérées. Je le dis puisque vous pouvez emprunter à des taux négatifs. C’est-à-dire qu’on vous paie pour que vous empruntiez ! Donc, sur un plan purement pratique, la Banque de France ne tire aucun avantage financier dans le dispositif financier actuel. Ensuite, il y a une stabilité entre le franc Cfa et l’Euro. Ce qui veut dire que tous les pays dans les deux zones bénéficient de cette stabilité.
 
Donc, c’est un service gratuit ?
 
C’est un service qui est rémunéré sans qu’il n’y ait de profits. Ici, il ne s’agit pas de gagner de l’argent, mais de créer un cadre économique assez favorable pour nos échanges, le développement de votre économie qui nous intéresse puisque nous sommes des voisins.
 
Est-ce qu’il existe des risques liés à une seconde dévaluation du franc CFA ?
 
Justement, l’avantage du franc CFA, c’est sa stabilité. La seule dévaluation de la monnaie remonte à 1994. Aujourd’hui, quand vous interrogez les économistes ou les États qui partagent cette monnaie, eux tous diront que le niveau du franc CFA correspond à sa valeur de marché. Donc, il n’y a pas lieu de dévaluer ou de réévaluer le franc CFA.
 
Total vient d’intégrer le domaine de l’exploration pétrolière. Ce qui a créé quelques problèmes au Sénégal puisque le ministre de l’énergie a démissionné ou a été démis. Quels sont les tenants et les aboutissants de ce contrat qui lie les deux pays ?
 
Dans le secteur gazier et pétrolier, vous n’avez que des entreprises anglaises, américaines et australiennes. Donc, il n’existe aucun groupe français présent dans l’exploration et la production. C’est cela la réalité. Récemment, il y a eu des négociations pour que des entreprises françaises soient présentes dans l’exploration. Ce qui est une activité hasardeuse puisque vous investissez dix et peut-être que vous allez récolter un.
 
Maintenant, il y a la signature de deux conventions sur l’exploration entre le Sénégal et Total dans des domaines pour lesquels on n’a pas encore trouvé de pétrole. En ce qui concerne le départ du ministre de l’Energie, il faudra interroger les autorités sénégalaises puisque c’est une question relevant de la politique intérieure. Dans tous les cas, il est bon pour le Sénégal de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Il faut bien les élargir.
 
Pour nombre de sénégalais, la France est un pays qui refuse systématiquement de délivrer des visas. Pouvez-vous donner des chiffres qui démontreront le contraire ?
 
Effectivement, il y a la perception et la réalité. En termes de chiffres, aujourd’hui, quand vous allez au Consulat de la France, si vous demandez un visa, dans les deux tiers des cas, vous le recevez. Ensuite, si vous apportez un document complet, pendant les phases où il n’y a pas beaucoup d’activités, il faut seulement deux à trois jours. En été, cela peut prendre plus de temps.
 
En ce qui concerne les étudiants, nous faisons tout pour leur faciliter la venue en France. Ils parlent français et sont accueillis par de fortes communautés sénégalaises vivant là-bas. Ce qui est très intéressant. En termes de chiffres, il y a à peu près 2200 étudiants sénégalais, qui, en 2016, ont pu s’inscrire dans des universités françaises. Mais la première étape est de pouvoir s’inscrire pour pouvoir obtenir un visa.
 
L’étape la plus difficile, est celle universitaire parce que, si vous faites des études en philosophie et que vous souhaitez vous inscrire en mathématiques, vous allez avoir des problèmes. Je veux dire que les universités françaises sont très sélectives avec tout le monde. L’autre vérité est que les étudiants ont le droit de pouvoir travailler pour avoir un petit pécule leur permettant de subvenir à des besoins.
 
Depuis 2002, date à laquelle le Sénégal avait battu la France en Coupe du monde, il n’y a plus eu de rencontre entre les deux équipes. Êtes-vous prêts à jouer les facilitateurs si la Fédération sénégalaise de football en émettait le souhait ?
 
Je le ferai avec beaucoup de plaisir. Il est vrai que nous avons été traumatisés par cette défaite, mais, c’était en 2002. En marge de la visite d’Etat du président Macky Sall en décembre dernier, nous avions voulu organiser une manifestation sportive. Mais on l’avait abandonné puisqu’il était difficile de trouver les joueurs car c’était la période hivernale. Récemment, je suis allé voir le match remporté par le Sénégal par deux buts à zéro face à la Mauritanie. En tout cas, il serait sympathique de faire un match revanche… (rires)
 
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