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AÏSSATA TALL SALL : La « Khalifa » entre en scène

Jeudi 20 Avril 2017

La bataille pour le contrôle démocratique et populaire du parti socialiste est loin d’être close, en dépit du processus de neutralisation/décapitation du courant représenté Par Khalifa Ababacar Sall. Le maire de Dakar est certes emprisonné dans le dossier de la caisse d’avances de la ville capitale, mais d’une certaine manière, son ombre est hors de Rebeuss, elle est libre, et elle ne semble pas avoir froid aux yeux. Elle s’appelle Aïssata Tall Sall.
 
Elle et lui, deux des responsables socialistes les plus réfractaires à la ligne dirigiste du secrétaire général du parti Ousmane Tanor Dieng, ont longtemps donné l’impression de pouvoir secouer le baobab verdâtre pris dans la torpeur d’un soutien quasi aveugle au président de la République. Mais à vrai dire, ils n’ont pas pu ou su changer la donne imposé par « l’héritier » d’Abdou Diouf. Par attentisme, par tactique et, finalement, par impuissance, elle et lui ont pu mesurer ce qu’est le grand écart dans les rapports de forces officiels à l’intérieur du Ps. La réalité est que Tanor Dieng semble indéboulonnable.
 
Si Khalifa Sall a le plus manœuvré, c’est qu’il est en première ligne dans l’opposition interne à la direction du parti. En détention préventive en attendant un procès, il se trouve de fait handicapé dans toutes les stratégies qu’il prévoyait de développer en direction des élections législatives du 30 juillet prochain et de la présidentielle de 2019. Ces deux échéances ont été ou sont fondamentalement en très bonne place dans l’agenda politique du maire de Dakar. Son avenir politique s’y trouvait peut-être… Aujourd’hui, les incertitudes ont pris le pouvoir dans sa propre mouvance.
 
« Il » étant momentanément ou durablement indisponible, « elle » s’est engouffrée dans ce vide, comme pour combler ce dont la nature a horreur. Dans un premier temps, elle annonce la création d’un mouvement politique dénommé : « Osons l’avenir » qui devrait être, dans l’immédiat, son appareil de campagne électorale pour les législatives. Ensuite, au détour, semble-t-il, d’une visite de courtoisie à un de ses collaborateurs à Pikine,  elle déclare presque en direct sa volonté de concourir à la présidentielle.
 
Les partisans de Khalifa Sall jugent la démarche de leur « sœur » de parti inopportune, alors que leur mentor commence à peine à prendre ses marques dans sa cellule d’isolement à la prison de Rebeuss. Pour eux, il y a une volonté manifeste du maire de Podor de faire table rase du travail politique d’organisation et de mobilisation effectué depuis plus de deux ans.
 
Alors, que cherche Aïssata Tall Sall ? Ce qui semble certain, c’est qu’elle avance à visage découvert, ce qui est conforme au type de personnalité attribué à celle que l’on appelle de temps à autre « la lionne de Podor ». Ce qui l’est moins, c’est cette précipitation à opérer un positionnement qui ressemble à une tentative de faire une OPA sur « l’héritage » du prisonnier Khalifa Sall. Le timing des événements dans lesquels Me Sall n’est pas passée inaperçue est assez parlant pour accréditer la thèse que voilà.
 
A l’étape de Podor de la tournée politico-économique du président de la République dans le Nord du pays, elle a été omniprésente, souvent dithyrambique à l’endroit de Macky Sall et de son action de développement dans le septentrion sénégalais. Au même moment, Khalifa Sall dont elle est l’un des défenseurs dans le dossier des délits présumés à la mairie de Dakar, était l’objet d’une inculpation avec des charges extrêmement lourdes.
 
La coïncidence entre ces deux actualités fortement médiatisés sur un axe de 700 km peut ne pas être fortuite eu égard à la mainmise de l’exécutif sur les dossiers judiciaires, en particulier ceux pilotés par le parquet. Dans le même sillage, le fait même que le Président Sall ait accepté de « revoir » Aïssata Tall Sall dans de telles circonstances après les sorties plus que musclées de la responsable socialiste contre certaines pratiques du pouvoir dans plusieurs domaines dont celui des libertés démocratiques témoigne peut-être que quelque chose a évolué dans leurs rapports, en amont.
 
Par ailleurs, dans l’interview accordée par Aïssata Tall Sall à nos confrères du « Soleil » - ce qui n’est déjà pas un exercice fréquent avec des opposants et avec cette surface éditoriale dédiée à cet entretien - on peut relever beaucoup de passages « troublants » qui pourraient concerner l’action politique de Khalifa Sall. Le titre de l’interview est déjà une indication.
 
« J’avais vu venir ce qui se passe aujourd’hui dans le parti », dit-elle. A qui la faute ? Elle ne le dit pas – peut-être parce qu’on ne lui a pas demandé. En faisant référence également au président Abdou Diouf – voir plus loin – Aïssata Tall Sall qualifie l’acte 3 de la décentralisation de « révolution silencieuse ». Elle lâche : « Quand on n’est pas un maire audacieux, l’Acte 3 ne vous servira pas à grand-chose. C’est comme si vous restiez dans l’Acte 2 ou même l’Acte 1. »
 
Quand on met ces propos en lien avec les « misères » d’un maire de Dakar complètement dépouillé de prérogatives majeures par ce même Acte 3, on se pose des questions sur leurs vrais destinataires. Et quand bien même elle exprime sa peine pour ce qui est arrivé à Khalifa Sall, Me Aïssata Tall Sall, pourtant membre du pool des avocats de son « frère » de parti, a ces mots énigmatiques :
 
« il y a la justice, il y a la morale. La justice est le fait de l’homme, la morale, c’est le fait de l’homme et nous sommes tous des humains. » La philosophie a-t-elle déjà permis de blanchir un inculpé en voie d’être jugé et (peut-être) condamné à une peine de prison et d’inéligibilité ? Quelle différence de tonalité avec les autres défenseurs du maire de Dakar !
 
Avec Macky Sall, « nous avons mis de côté nos appartenances politiques respectives pour le recevoir en tant que chef de l’Etat sénégalais, garant du respect des libertés. » Outre que l’on peut se demander ce que vient faire le groupe de mots « garant du respect des libertés » dans le contexte de la question posée relative au caractère économique ou politique de la tournée présidentielle, on s’aperçoit qu’elle ne fait pas état de « divergences » avec le régime, préférant souligner des « appartenances politiques respectives ».
 
Sous toutes les coutures, le ton est modéré, affable, un brin constructif sans que cela soit de la faiblesse ou compromission, même lorsqu’elle avance : « si le président Macky Sall réussit ce projet là (ndlr : le désenclavement), les populations de l’Île à Morphil lui en sauront gré… » La confiance entre paraît de retour : « s’il (le président) me dit qu’il est en tournée économique, je ne considère que cet aspect des choses. » Le maire de Podor a même offert au président de la République une médaille qu’elle aurait bien voulu lui poser autour du cou. Amabilités…
 
Sur les raisons de cette embellie, le secret plane. Aïssata Tall Sall est-elle dans une dynamique de composer à nouveau avec la direction du parti socialiste et, partant, d’ouvrir une autre page des rapports belliqueux qu’elle a entretenu jusqu’à récemment avec la majorité présidentielle ?
 
Selon nos informations, il se pourrait que son rapprochement perceptible avec Macky Sall ait été l’œuvre discrète de l’ancien président Abdou Diouf dont les relations avec le président Sall sont notoirement d’une extrême cordialité, pour dire le moins. Si cette hypothèse s’avérait, elle signifierait que la responsable socialiste serait dans les dispositions de jouer un rôle important à la fois pour elle-même dans son fief de Podor, avec peut-être l’appui du président de la République, et pour la coalition Benno Bokk Yaakaar dont le Ps est membre au cours des législatives.
 
A quoi servirait alors son mouvement qui devait être lancé ce 8 avril mais qui a été reporté ? On s’attend à ce qu’elle expose le rôle et les ambitions d’« Osons l’avenir ». Avec le verrouillage du parti socialiste qui ne lui donne aucune perspective à l’heure actuelle, Aïssata Tall Sall pourrait-elle être tentée par une alliance que d’aucuns jugent « improbable » avec Macky Sall qui lui ouvrirait enfin un rôle politique de premier plan, dix-sept ans après ses dernières fonctions de ministre de la Communication dans l’ultime gouvernement d’Abdou Diouf ? La politique est l’art de tous les possibles, dit-on. (Momar DIENG)

 
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